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Sermon de Noël

Comment remettre les pendules à l’heure en remontant quelques bretelles...

mardi 11 décembre 2007, par Julien Debenat

Aujourd’hui Noël est un vieux pépère, gros et hilare, habillé chaudement et tout en rouge, tandis qu’autrefois on commandait à nos grands-parents d’adorer un jeune, maigre, à demi-nu agonisant sur une croix. Cette inversion d’image montre comment les temps modernes ont l’art de déguiser les anciens rites avec les habits du consumérisme et de l’amusement. Mais ne sommes-nous pas des animaux spirituels ? Alors pour Noël, pourquoi ne pas écouter la parole d’un prêtre ? Les prêtres ne sont-ils pas les gardiens des rites ? Nous vous proposons donc un sermon, dans lequel le pasteur Alphonse Maillot nous parle d’abord de Job, celui à qui Dieu avait tout donné, et à qui il a tout repris... Attention : son sermon de Noël n’est pas fait pour faciliter la digestion paisible des banquets trop arrosés...

Alphonse Maillot, sermon de Noël

Extrait de Job, pour rien, d’Alphonse Maillot, éditions : Les bergers et les mages.

Job 3

1 - Après cela, Job ouvrit la bouche pour maudire son jour ;

2 - ayant pris la parole, il dit :

3 - "Crève le jour où je fus enfanté ! Et la nuit qui dit : "un gaillard a été conçu !"

4 - Ce jour-là, qu’il devienne ténèbres ! Qu’Eloha de là-haut n’y compte plus ! Et que sur lui la lumière ne brille plus !

5 - Que les ténèbres et l’ombre (mortelle) se le paient ! Que sur lui un nuage s’installe ! Que des éclipses solaires le terrifient !

6 - Cette nuit-là, que l’obscurité la prenne ! Qu’elle ne soit plus jointe aux calendriers ! Qu’elle ne rentre plus dans le décompte des mois !

7 - Oui, que cette nuit-là devienne stérile : Que jamais plus l’allégresse n’y parvienne !

8 - Que ceux qui maudissent les jours la dépècent, ceux qui préparent le réveil du Dragon !

9 - Que s’enténèbrent les étoiles de son crépuscule ! Qu’elle attende en vain la lumière ! Qu’elle ne voit pas les paupières de l’aurore !

10 - Car elle n’a pas refermé les portes du ventre où j’étais, ni caché la peine à mes yeux.

11 - Pourquoi ne suis-je pas mort-né dès la matrice ? Ou n’ai-je expiré au sortir du ventre ?

12 - Dans quel but deux genoux m’ont-ils accueilli ? A quoi bon ces deux seins que j’ai tétés ?

13 - Car maintenant, je serais couché, tranquille ; je dormirais et enfin je me reposerais

14 - Avec les rois et les ministres de la terre, les bâtisseurs de nécropoles,

15 - Ceux dont les maisons regorgeaient d’argent.
...

16 - Oui ! Comme l’avorton clandestin, je n’existerais pas, comme ces petits qui n’ont jamais vu la lumière."

DITES-DONC ! FRERES ET SOEURS, ce texte n’a rien de commun avec ce que l’on entend d’habitude à Noël ! Et certains de penser que, prenant le livre de Job à la suite, j’étais bien obligé d’en venir à ce texte pour le jour de Noël. A ceux-là, je répondrai simplement que si ce chapitre 3 de Job ne m’avait paru un merveilleux texte de Noël, j’aurais cherché, ou dans le livre de Job ou dans tout autre livre biblique, une annonce plus claire de la naissance du Christ.
D’autres subodorent un certain goût du paradoxe, voire de la contradiction. Enfin d’autres me soupçonneront de vouloir leur gâcher leur Noël, ce Noël qu’ils mijotent, fignolent depuis plus d’un mois ; ou encore de vouloir semer l’amertume au coeur de toutes les joies qu’ils ont éprouvées et de désirer secrètement que tous les cadeaux reçus leur brûlent les doigts ; en une phrase, de souhaiter que leur joie se change en tristesse.

Là aussi, je répondrai que ce serait un grave malentendu. J’ai passé l’âge où l’on se scandalise du paganisme de Noël, où l’on est furieux de voir un Jésus trôner dans une épicerie ou vous proposer des parapluies. J’ai passé l’âge où l’on enrage de voir les grands magasins remplacer les Eglises, et les places publiques se métamorphoser en forêts scandinaves. Est-ce par habitude ? Non, mais parce qu’en vieillissant, on comprend mieux que le Christ, né dans une étable, puisse bien désormais se retrouver chez le charcutier et que les hôteliers, après l’avoir rejeté à toujours, puissent alors, par une sorte de justice ironique, s’enrichir à Noël. Ce n’est pas sans un certain humour, teinté de tendresse, que je vois ce monde vendre, acheter, compter, recompter, au moment de fêter l’anniversaire de Celui qui donne sans compter, mais qui naît le jour d’une fête mégalomane. Et ce n’est pas sans une vraie tendresse, teintée d’un peu d’ironie, que je les vois, acheteurs ou vendeurs, essayer d’être heureux ce jour-là, et essayer de rendre heureux les autres, et ainsi inconsciemment témoigner de l’événement de Noël, inconsciemment témoigner du Royaume des cieux.

Ah ! Certes, ils se trompent ! Ah ! Certes, ils déguisent Noël ! Ah ! Certes, c’est le malentendu ! Quand vous entendez tels ultras de la laïcité [1] chanter "Mon beau sapin" et parler de la "foi qui ne meurt jamais", ça vous porte un peu sur les nerfs, sinon sur le coeur. Mais comment pourrions-nous le leur reprocher ? Ils ne savent pas ! Comment pourrions-nous crier au scandale ? Nous, en effet, qui savons ou qui sommes censés savoir, qu’avons-nous fait de Noël et qu’avons-nous fait de la joie de Noël ?

Le vrai scandale ne serait-il pas là : dans tous ces chrétiens qui ont perdu la joie de Noël, la vraie, dans tous ces chrétiens pour qui Noël ne dure qu’un jour, le jour des cadeaux et des enfants, mais qui, trois cent soixante-quatre jours durant, croient et pensent que l’augmentation parcimonieuse d’un salaire est plus importante que la naissance du Christ, qu’une place de premier en classe et une réussite au "bac" valent cent fois la descente du Fils de Dieu parmi nous ? Combien de chrétiens qui, pour Sauveur, n’ont plus que le Jésus de plâtre qu’ils ont modelé pour remplacer Celui qu’ils ont fait mourir dans leur coeur !

Combien de chrétiens dont la foi est devenue une de ces mièvreries fanées que sécrètent tous les paganismes, et dont toute l’espérance s’est condensée dans cinq bougies rouges et dans le rappel d’une enfance perdue ! Si je crois que du ciel les anges regardent avec une triste tendresse l’ivrogne païen, pour qui Noël se réduit à une ... "cuite" spécialement carabinée, je crains que leurs regards n’aient pas la même expression quand ils s’arrêtent sur tous ces chrétiens qui ont éliminé de Noël tout ce qui était spécifiquement chrétien, qui croient que Noël c’est le 25 décembre, et pas un jour de plus !

Le vrai scandale, ce sont tous ces chrétiens d’autant plus saisis par la fièvre de Noël qu’ils ont gelé pendant toute l’année. Ce sont tous ces chrétiens, aussi figés et durcis pendant l’année que les santons de plâtre qu’ils ont placés dans la crèche ; aussi creux et fragiles que les boules de verre qu’ils ont pendues au sapin familial, aussi fuligineux que les bougies de Prisunic qui vont faire leur joie, aussi éphémères, aussi vite séchés que le sapin lui-même qui, demain, finira à la poubelle ou à allumer la chaudière.

Job et sa femme, attribué à Georges De la Tour

Vous me trouvez sévère, et il se peut que je me sois laissé emporter. Mais si je suis furieux, ce n’est pas parce qu’un tel ne fait qu’un retour furtif au temple le jour de Noël, ou parce qu’un autre a obstinément oublié sa cotisation (ça, c’est une affaire entre eux et Dieu), mais parce que beaucoup de chrétiens n’éprouvent, le jour de Noël, qu’une joie païenne, une joie clinquante et infantile, une joie de plâtre, avec un Jésus en plâtre dans un coeur de plâtre. [2]

Et autant je me réjouirais de leur petite joie d’un jour, s’ils étaient païens, autant j’enrage quand je les vois confondre cette joie-là, cette joie d’école maternelle, cette joie de téléspectateurs avachis, avec la joie radieuse et foudroyante de l’Evangile ; j’enrage de les voir se persuader qu’ils sont encore chrétiens, alors qu’ils sont simplement gâteux et nostalgiques ; j’enrage de voir que leur joie, qu’ils croient sage et mesurée et qu’ils rangent, le 26 décembre, avec la crèche, dans le placard du débarras, les empêche de parvenir à la vraie joie ; comme j’enrage aussi à la pensée de toutes celles qui ont préféré, en ce jour-là, se mettre à genoux devant la dinde sacrée de Noël, qu’elles font amoureusement rissoler (et qui rissole aussi bien qu’elles devraient rissoler en enfer... si j’y croyais) plutôt que de se mettre à genoux devant Celui que Dieu leur donne.

C’est pourquoi j’ai béni le ciel de nous avoir donné le livre de Job cette année : non pas parce que je vais ainsi poursuivre une diatribe et redoubler une volée de bois vert dont les débuts n’ont été que trop prometteurs, mais parce que l’exemple de Job m’a permis de mieux comprendre mes victimes, mes frères, et peut-être de les aimer. J’ai compris, en effet, soit qu’ils n’avaient pas encore saisi ce qu’était leur vie, soit que, connaissant ce qu’elle était en vérité, ils n’avaient pas encore saisi que le Christ l’avait réellement prise et réellement assumée à Noël.

Oui, il fallait entendre ce terrible passage de Job. Il le fallait, parce qu’une vie humaine, c’est aussi cela : une malédiction sans fin, et surtout parce que Noël, c’est aussi cela : le fils de Dieu veut nous prendre cette malédiction sans fin. Il le fallait parce que la vraie joie de Noël, c’est cela et rien que cela : le Fils de Dieu veut nous prendre cette malédiction sans fin et nous en délivrer. Mais pour nous réjouir, encore faut-il savoir de quoi nous sommes délivrés... Job ne nous l’envoie pas dire : de notre naissance et de notre conception : DE NOTRE VIE !

Oh ! Je sais, on peut commencer par biaiser, par dire que Job était un pesimiste et que, le pauvre ! Il avait bien ses raisons, mais que notre vie, elle, n’est pas aussi triste, aussi lamentable que la sienne et qu’aujourd’hui il faut prononcer des paroles rassurantes, réconfortantes, apaisantes. Mais laissez-moi vous demander : "Pourquoi faut-il vous rassurer ? De quoi faut-il vous réconforter ? En quoi faut-il vous apaiser ?"

N’est-ce pas qu’un jour, un seul suffit, de votre vie, vous avez tenu le langage de Job, n’est-ce pas parce qu’un jour, vous aussi, vous avez maudit votre jour (et répétons qu’un seul suffit), vous aussi, vous avez été fatigués de vivre et que vous avez souhaité, ne serait-ce que le temps d’un éclair, n’avoir jamais été mis au monde ?

Même si la souffrance ne nous accable pas, ou ne nous a jamais écrasés, l’existence nous offre assez d’occasion de maudire notre naissance, ne serait-ce que la mort elle-même, que nous ne redoutons jamais autant que lorsque nous la souhaitons. Il y a aussi ces heures où nous nous dégoûtons de nous-même, ces heures de malaise où il semble que nous avons tout raté de ce que nous voulions faire, ces heures ou ces minutes (ce n’est pas une question de durée), où tout devient mort, stérile, inutile, où nous pensons que nous ne comptons plus, ni pour Dieu, ni pour personne, où il n’y a qu’un ciel noir, sans crépuscule, ni aurorstoire d’homme une absurdité, mais qu’avec Noël il y a partout des semences de lumière qui, un jour, produiront l’aurore du Royaume de Dieu.

Job frappé de lèpre, sculpture, pampelune

C’est pourquoi vous êtes appelés à une vraie joie, à la joie qui fait reculer le chaos, à celle qui fait basculer le néant et qui donne un sens à l’absurde. Vous, les adultes, et vous aussi, les enfants ! Car Noël, c’est le grand secret de nos vies ! Et vous me permettrez une comparaison avant que nous terminions : une vie, c’est une sorte de grand jeu de cartes, où chaque jour apporte une carte nouvelle, parfois un as, parfois un roi, mais aussi des 2 et des 3.

Mais surtout, il y a ces heures où soudain, de manière foudroyante, se pose la question du sens de la vie, où nous nous demandons à quelle sinistre idiotie nous devons d’être sur terre, où se dressent, conjoints, les deux spectres du "Néant" et de l’"Absurde", où, malgré tous les discours, toutes les morales et toutes les propagandes, il nous semble bien que, finalement, "rien ne sert à rien". L’argent que j’ai gagné, l’instruction que j’ai reçue, le travail que j’ai fourni, les pleurs que j’ai versés, le foyer que j’ai fondé, tout cela n’est-il pas destiné au Néant glacé d’une Eternité béante et inconsciente ? Et vous, les adorateurs du travail, vous qui pensez qu’une composition vaut bien un culte et qu’une mention au "bac" surpasse toutes les communions, vous qui n’avez même plus, comme certains, l’alibi de travailler à la Cité parfaite, vous êtes-vous jamais posé la vraie question :"Et à quoi ça servira ?".
Devant vos titres, devant vos pierres, devant le fruit de vos efforts acharnés, n’auriez-vous jamais senti surgir ou seulement poindre ce sentiment de l’inutilité ou celui du désespoir ? Finalement, ce sentiment de la malédiction où tout semble muré, où tout semble ténèbres, qui ne l’a pas éprouvé ? sans doute peut-on prétendre que c’est là "une erreur de nos sens égarés", qui demeure, pour certains d’entre nous, extrêmement rare ou bénigne ; il n’empêche que, fondé ou pas, exceptionnel ou fréquent, réduit ou ravageur, ce sentiment laisse une blessure incurable, donne à tout un goût de cendre, ensemence tout d’angoisse ou de désespoir. Et si je vous ai épargné la description de l’homme qui souffre dans sa chair et dans son coeur, de l’homme inconsolable, qui voit démystifier les illusions du travail, de la famille, de la patrie, de l’humanité, de la fortune, de la puissance et de la gloire. Je vous ai épargné la description de Job, pour qui il n’y a plus qu’une seule chose qui soit vraie : son malheur. Job, qui avait des richesses, Job, qui avait une "bonne" religion, Job sait maintenant, croit maintenant, qu’il n’y a plus qu’une seule chose vraie : la peine humaine, le désespoir. Job dit tout haut ce que vous avez pensé tout bas, ou ce que vous n’avez pas osé penser, ou ce que vous parodiez sagement en disant : "La vie, c’est bête".

Eh bien ! C’est de cela que Noël nous délivre : du néant, de l’absurde, de l’inutile, de l’angoisse et du désespoir. Et c’est bien pourquoi Noël n’est pas une petite "fê-fête" de famille, attendrissante et vite fanée, mais une fête royale, gigantesque, cosmique, qui vainc l’absurde (et non pas, le supprime).
C’est que, tout d’abord, le Fils de Dieu vient vivre ma naissance et assumer ma vie, la vraie, celle qui m’effraie, m’épouvante, m’inquiète et me tourmente, cette vie que, tour à tour j’oublie ou je maudis, cette vie avec sa mort menaçante, son avenir incertain, ses culpabilités sournoises, son absurdité évidente, son néant gigantesque. Cette vie, Il la prend vraiment. La preuve en est dans la fameuse étable qui, hélas ! ne prouve souvent plus rien tant elle est arrangée, tant les hommes ont voulu négliger devant elle la détresse de leur condition et oublier qu’ils sortaient du fumier pour retourner au fumier.

Il n’empêche que le Christ est né dans une véritable étable, qu’Il a asumé notre condition jusqu’au bout, jusqu’à l’étable de la saleté et du désespoir. Dès lors, notre naisance et notre vie d’homme ne sont plus seulement naissance et vie d’homme, mais d’un Fils de Dieu. Dès lors, mais dès lors seulement, tout, absolument tout, prend un sens. Dès lors, ma naissance, ma vie, mon travail, ma famille, ma peine reçoivent une signification, une destinée. Dès lors, l’enfant Dieu, qui a su venir, même dans une étable, est niché partout. Dès lors, tout, absolument tout, se prépare au Royaume.

Et c’est cela Noël ! Ce n’est pas un jour de bénédiction au milieu de trois cent soixante-quatre malédictions. Ce n’est pas l’évasion factice d’un monde terrible et trop réel. Ce n’est pas la parenthèse infantile ou sénile, ouverte ou fermée d’un monde impitoyable et adulte. Ce n’est pas une petite joie écrasée par d’effrayants malheurs. C’est le salut de tous et de toutes choses ! Et de tous les jours ! C’est pourquoi j’enrage en songeant, en pensant qu’il est des chrétiens que Noël à sauvés et qui vivent comme si Noël ne sauvait rien, rien qu’une intimité familiale ou d’obscurs souvenirs d’enfance. Et je sais que j’ai tort d’enrager en ce jour-là ; c’est jour de paix, c’est jour de joie. Mais quand j’entends, répercuté au travers des âges, le grand sanglot de Job, quand je sais que certains, demain, tiendront le même langage, qu’ils vont se battre, seuls, avec le néant, avec l’absurde, avec la peur, qu’ils vont se crever au travail sans savoir pourquoi, se jeter sur l’argent pour l’emmagasiner sans savoir pourquoi, crier, pleurer, peiner, vivre en un mot, sans jamais savoir pourquoi, et, du même coup, vivre sans joie, sans vraie joie, alors la rage me saisit. Oui, j’ai tort, je le répète. Oui, je devrais m’apaiser et vous voir tous, et voir Job dans la lumière de Noël qui vous éclaire tous, même si vous ne voyez qu’une bougie, dans la paix de Noël, même si pour tel d’entre vous elle dure bien peu. Mais ne fallait-il pas montrer dans quelle détresse et quelles malédictions le Christ est venu ? Ne fallait-il pas rappeler le sérieux de Noël et dire clairement, vivement, que si le Christ n’était pas venu, ce n’est pas un jour, un simple jour, mais tous nos jours qui auraient perdu leur sens et leur substance et que tout serait et resterait vanité des vanités [3], tout, y compris notre enfance : "dans quel but deux genous m’ont-ils accueilli ? Et à quoi bon ces deux seins que je devais têter ?"

Ah ! Que Dieu me pardonne si je n’ai pas su vous le dire, si je n’ai pas su assez vous aimer pour vous transmettre, par le langage, la vraie joie, la vraie paix de Noël et le vrai pardon. Et pardonnez-moi aussi, si moi-même, je n’ai pas eu assez de paix et de joie pour vous les faire partager. Mais notre coeur est aussi petit que notre langue est grande. Et j’ai pu ressembler à ces bizarres personnages de notre texte, "ceux qui maudissent les jours", "ceux qui s’apprêtent à réveiller le Dragon". Ce sont sans doute des personnages un peu sorciers, messagers inhabituels du malheur et du chaos (Léviathan = Dragon = monstre du chaos), qui menacent le monde. Ce sont les prédicateurs apocalyptiques, qui taquinent tous les monstres tapis au coeur des hommes et qui se délectent par avance de la fin dramatique et anarchique du monde.

Mais sans se délecter à l’avance, sans prendre un plaisir morbide à la pensée du chaos, on peut bien dire que dans notre monde, il y a encore des Léviathans qui menacent, un chaos qui rôde, des apocalypses qui s’approchent ; on peut bien dire que, si nous pouvons nous réjouir que les incroyants, un jour par an, oublient tout cela dans un rêve plus ou moins efficace, nous, nous ne pouvons pas l’oublier. Ca r le Christ n’est pas venu pour nous le faire oublier, à la faveur d’un rêve, mais pour le vaincre et nous le faire vaincre. Le Christ est venu, non pour que nous soyons des rêveurs, mais des vainqueurs ; nous pour que nous ayons la joie timide des évadés ou des embusqués, mais la joie royale des vainqueurs dans un monde qu’ils peuvent désormais aimer parce qu’ils l’ont vaincu.

C’est à cela que vous êtes appelés. Non à fuir le monde, non à fuir votre vie, votre existence, non à vous ameuter autour d’un sapin, mais à témoigner vraiment, ici-bas, dans ce monde et dans votre vie, qu’avec Noël tout vaut la peine d’être vécu, qu’avec Noël une naissance n’est plus une malédiction, une enfance le marche-pied du néant, une histoire d’homme une absurdité, mais qu’avec Noël il y a partout des semences de lumière qui, un jour, produiront l’aurore du Royaume de Dieu.

C’est pourquoi vous êtes appelés à une vraie joie, à la joie qui fait reculer le chaos, à celle qui fait basculer le néant et qui donne un sens à l’absurde. Vous, les adultes, et vous aussi, les enfants ! Car Noël, c’est le grand secret de nos vies ! Et vous me permettrez une comparaison avant que nous terminions : une vie, c’est une sorte de grand jeu de cartes, où chaque jour apporte une carte nouvelle, parfois un as, parfois un roi, mais aussi des 2 et des 3.

Mais à quoi servent toutes ces cartes, même les plus belles, si l’on ne sait pas avec qui l’on joue et surtout si l’on ne sait pas à quel jeu l’on joue, si l’on ne sait pas la valeur des cartes, si la seule chose que l’on puisse en faire c’est, ô symbole, un fragile château de cartes qu’une maladresse dispersera, ou l’une de ces réussites solitaires que l’on ne réussit jamais, car il manque des cartes ?

Noël, c’est la carte manquante, c’est le secret du jeu, c’est le secret du partenaire caché, c’est le secret de la vraie valeur de chaque carte, de chaque jour. Noël vient vous dire pourquoi l’on joue et surtout pour qui l’on joue, pour quoi l’on vit et surtout pour qui l’on vit. Noël, c’est ce qui dévoile la valeur de chaque carte, de chaque jour, car chaque jour est désormais marqué à l’effigie du Christ.

Je sais bien que Calvin n’aurait pas aimé ma comparaison, car il condamnait les jeux de cartes [4]. Mais la question nous est quand même posée en ce jour de Noël : "Avez-vous dans votre jeu, la carte, la seule, qui vous révèle la valeur et la place de toutes les autres ?"

Extrait de Job, pour rien, d’Alphonse Maillot, éditions Les bergers et les mages, collection Parole vive, ISBN : 2-85304-184-0.

Né en 1920 à Paris, pasteur de l’Eglise réformée de France, Alphonse Maillot n’a exercé son ministère que dans deux paroisses : Lamastre en Ardèche, et Clermont-Ferrand. A ce ministère pastoral, il faut ajouter sept années de ministère itinérant. Nous tenons à rappeler que l’AFI est une association laïque, et ne fait la promotion d’aucune religion.


[1...ceux qui en restent.

[2Mais qui, en vieillissant, ne s’est pas laissé emplâtrer ?

[3Traduction approximative du leit-motiv de Qohélet : "vapeur qui s’évapore."

[4que Pascal ne dédaignera pas...

Messages

  • Alors un tout petit commentaire en passant, sans accent vu le clavier particulier qui est entre mes mains. Alors comme ca l AFI se veut moralisant en regrettant le temps ou la vie etait prise dans toute sa profondeur ou le souvenir de nos martyrs faisait partie integrante de nos repas au pain sec... Il est vrai que je doute quelque peu de l existence de cette periode si pieuse et bien que je puisse avec vous ne pas apprecier absolument cette periode consumeriste au possible je ne voudrais pour rien au monde un retour d un noel martyrophile, le monde ayant assez de problemes ainsi sans encore feter les problemes de nos ancetres. Quelle drole de religion quand meme, avoir un mourrant comme symbole. Donc non, Noel devrait etre bombance, exces, plaisir du corps ou enfin les individus se lachent et se rencontrent. Rien n empeche d y garder des valeurs qu on appelle chretiennes, le partage, la communion ou le plaisir d etre ensemble. Je rappelle tout de meme que Noel pourrait bien etre la fete du solstice d hiver et servait ainsi a faire ripaille pour conjurer le mauvais sort et pour augurer des jours meilleurs direction le soleil. Qu est ce qu on y peut si le christianisme s est octroye la plupart des fetes populaires.

    Alors oui, relisons Rabelais, faisons ripaille ensemble en se riant des puissants et des donneurs de lecons.

    Bises a tous, je vous adore,