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Étranges étrangers

de Jacques Prévert

mercredi 21 novembre 2007, par

Jacques Prévert est né avec le siècle en 1900 à Neuilly sur Seine et pourtant loin de la bourgeoisie. Son père, employé de bureau, est surnommé Père Picon du fait de son attirance pour la boisson du même nom. Les Prévert connaissent donc des logements de plus en plus modestes au fur et à mesure des pertes d’emploi du père Picon.
Jacques Prévert est donc assez tôt cancre et fricote même un certain temps avec des "apaches" (les voyous de l’époque).

Après un service militaire en Turquie d’où il revient avec Yves Tanguy qui restera son ami de toujours, Prévert retrouve son Paris natal. Il s’installe alors au 54 rue du Château dans une collocation aux allures communautaires et fortement libertaires... Cette petite maison deviendra rapidement un des repaires du mouvement surréaliste parisien.
Jacques Prévert connu pour son bagou sans borne mène pendant quelques années une vie de bohème travaillant sur certains tournages de cinéma avec son frère (Pierre Prévert) ou de petits boulots d’écriture et des crédits de ses amis. Il n’est alors ni le scénariste ni le poète qu’il sera plus tard.

Dans les années trente, il devient un des piliers du "Groupe Octobre". cette troupe de théâtre populaire l’emmena même jusqu’en Union soviétique où son esprit anarchiste eut déjà du mal à s’accorder avec les dogmes communistes.

A l’explosion du groupe octobre, Jacques Prévert devient alors scénariste et dialoguiste pour Jean Renoir puis Marcel Carné (Quai des Brumes, Le jour se lève, Les Enfants du Paradis, Drôle de Drame entre autres).

Depuis toujours, J.Prévert écrivait des calembours et autres petits poèmes sur des papiers volants sans jamais penser à publier de la poésie.
Ce n’est qu’en 1945 qu’il publie Paroles qui sera son recueil le plus connu.

Jacques Prévert est mort en 1977 mais ses poèmes, ses chansons et ses dialogues restent pour moi des chef d’oeuvres du français populaire.

Je vous livre ici deux poèmes "engagés".

Étranges étrangers publié dans Grand bal de printemps

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes des pays lointains

cobayes des colonies

Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Pans

ébouillanteurs des bêtes trouvés mortes sur pied au beau milieu des
rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polacks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre

rescapés de Franco

et déportés de Franco et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d’une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boite à cigares et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés de jolis dragonsd’or

Faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en ailés

qui donnez aujourd’hui de retour au pas

le visage dans la terre

et des bombes Incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous mourez.

La Grasse Matinée publié dans Paroles

Il est terrible

le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l’homme

la tête de l’homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s’en fout de sa tête l’homme

il n’y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n’importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ce vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par les boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégés par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines..

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l’homme titube

et dans l’intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

oeuf dur café-crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !...

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l’assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro franc soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.