Action Francophone Internationale (AFI)

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La vie est un combat

Edito du mois de mars 2007.

dimanche 4 mars 2007, par Julien Debenat

Les rédacteurs de l’AFI ayant quelque peu vagabondé en ce mois de vacances chinoises, l’édito est en retard. Mais comme on dit : "un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche !" (film Un Taxi pour Tobrouk, dialogue de Michel audiard). En avançant, donc, un pied suivant l’autre, gauche, droite, une petite délégation de l’AFI s’est rendue dans la province du Gansu pour rendre visite à Timba, sa famille et ses amis. Tous se battent pour que Timba puisse vivre. De retour à la civilisation, devant les écrans d’ordinateurs, une oreille pour la radio, une autre pour le portable, nous vous livrons quelques bribes de sensations et quelques pistes de réflexion pour ce mois de mars.

Loin donc des soubresauts du monde et de ses affaires, dans le Gansu, province où vivent en relative bonne entente des communautés tibétaines et musulmanes, nous avons eu la chance de découvrir une région et des peuples qui, nous ont surpris et séduits, nous qui étions maintenant habitués à la culture chinoise dominante, . Nous ne ferons pas ici l’inventaire des différences et de l’originalité des peuples tibétains, alors que nous venons tout juste de l’entre-découvrir. Nous en donnerons un seul aperçu par l’anecdote suivante :

Avez-vous déjà vus des dragons ?

Lorsqu’on pose cette question à un tibétain, celui-ci répond neuf fois sur dix, de façon totalement sincère et sérieuse, par l’affirmative. Et il donne même toutes sortes de détails, sans avoir l’air le moins du monde de se rendre compte que pour la plupart des non-tibétains qui leur posent cette question, le dragon est un animal mythique, le symbole d’une puissance naturelle, peut-être un souvenir d’un animal préhistorique, mais en aucun cas un animal réel que l’on peut rencontrer inopinément en se promenant dans une montagne, fusse-t-elle sauvage. Certainement, si le monde des tibétains comporte de tels animaux, c’est que leur monde est plus riche que le nôtre, zoologiquement parlant peut-être, mythologiquement sûrement. Ce voyage nous a permis de constater qu’au milieu de la Chine vivent des gens qui n’ont pas grand-chose à voir avec la culture chinoise des Han, l’ethnie dominante en Chine. Puissent-ils vivre leur vie comme bon leur semble et le plus longtemps possible, plus longtemps que les gitans et les indiens d’Amérique ! C’est tout le bien que l’AFI leur souhaite.

Le combat des Guinéens.

De retour en ville, donc, enfin reconnectés avec nos réalités, nos ordinateurs, nos travails, nous avons accueilli avec une relative joie les nouvelles de Guinée-Conakry. Le nouveau Premier ministre guinéen Lansana Kouaté a été investi jeudi dernier au Palais présidentiel à Conakry en l’absence du président Lansana Conté. Finalement le peuple s’est fait entendre du président, forcé de nommer un premier ministre accepté par la population après un bras de fer de plusieurs semaines. Là encore, nous faisons le voeu que le destin des peuples, minorités ou majorités, ne leur soit pas confisqué, ni par une poignée, ni par une majorité d’autres hommes.

Le combat pour une Afrique francophone vraiment libre.

De loin en loin, nous en venons à évoquer une question cruciale pour le développement ou le non-développement de l’Afrique dans les années à venir : au mois de février s’est déroulé le dernier sommet France-Afriquer de l’ère Chirac. Les français vont élire un nouveau président au mois de mai. Que savons-nous de la politique francophone des candidats ? Que savons-nous de leurs objectifs concrets en matière de politique africaine ?

Certes, les trois candidats favoris ont tous déclarés vouloir appuyer le développement des pays africains :

- Dans un discours prononcé à Frangy en Bresse le 23/08/2006, Ségolène Royal déclarait : "L’utopie réalisable du XXIe siècle, c’est que les pays pauvres, notamment l’Afrique, sortent de la misère grâce au co-développement. C’est là que se situe la vraie réponse au problème des migrations... Non seulement l’aide que nous apportons aux pays pauvres est parmi les plus faibles mais elle va à des pays peu démocratiques et la France est qualifiée de particulièrement performante pour la vente d’armes aux dictatures...nous devrons le changer si nous voulons être crédibles."

- Nicolas Sarkozy devant le parlement béninois le 19 mai 2006 a affiché sa volonté de remodeler les relations entre la France et l’Afrique en tenant des propos révolutionnaires à contre-pied de l’ancienne classe politique française (de De Gaulle à Chirac.) Il affirme : "Seule la démocratie peut répondre aux aspirations des citoyens. Seule la démocratie peut permettre à un pays de se sortir d’une crise interne, aussi grave et longue soit-elle. Quoi qu’on ait pu penser pendant si longtemps, la dictature, ce n’est pas la stabilité. Seule la démocratie peut créer les conditions de la stabilité en profondeur... Je crois indispensable de faire évoluer, au-delà des mots, notre relation. L’immense majorité des Africains n’ont pas connu la période coloniale. 50% des Africains ont moins de 17 ans. Comment peut-on imaginer continuer avec les mêmes réflexes ?"

- Dans la même veine, François Bayrou affirme : "L’Afrique devrait être notre tourment. Tant que vous aurez les vingt pays les plus pauvres de la planète maintenue dans leur dénuement, à quelques centaines de kilomètres des dix pays les plus riches de la planète, vous aurez des vagues migratoires. Il n’y a qu’une politique juste et efficace de lutte contre l’immigration que nous devrions imposer à la communauté internationale et à l’Europe : C’est de garantir aux Africains qu’ils peuvent vivre convenablement en Afrique, de leur travail, comme des hommes debout."

Nous faisons le voeu de voir ces belles paroles traduites en actes. La première et peut-être la meilleure façon d’aider le développement des pays africains ne serait-elle pas de cesser toute activité ayant pour conséquence l’apauvrissement de ce continent ? Nous proposons par exemple pour commencer de :

- abandonner la fameuse "cellule africaine" de l’Elysée, qui organise et entretient les liens spéciaux existants entre l’Elysée, les multinationales et les pouvoirs politiques africians favorables à la France : ces liens spéciaux favorisent la corruption et les dictatures.

- redonner une liberté de politique monétaire à la zone francophone africaine, en abandonnant le système du Franc CFA, qui est soumis à la tutelle politique du Trésor public français et non des états africains.

En bref, avant de viser le bien, il conviendrait tout simplement de renoncer à faire le mal. Si vous avez d’autres suggestions allant dans le même sens, nous souhaitons vous donner la parole.

Le combat Gauche-Droite en France :

La France se trouve, nous l’avons dit, en pleine campagne électorale. Une force semble émerger au centre, mobilisée par le candidat François Bayrou, qui souhaite dépasser ce qu’il appelle la petite guerre "gauche-droite" à la française. Ce clivage, il est vrai, est de moins en moins évident au fur et à mesure que l’économie capitaliste s’étend et s’ancre dans toute la réalité. Ainsi, les traditionnelles équations : gauche = progrès et socialisme / droite = conservatisme et capitalisme se trouvent-elles faussées.

Comme l’écrit Philippe D’iribarne :

"Contrairement à 1789, ce sont eux [les petites gens, les gens de gauche], maintenant, et non plus les « gens du château », dont la situation est menacée par l’évolution du monde, et qui défendent leurs droits acquis. A certains égards, les rôles sont inversés. On n’a plus affaire à des dominés, écartés des positions éminentes par leur statut légal, qui réclament que l’on fasse place à leurs talents dans un monde ouvert à la compétition. Les dominés d’aujourd’hui, ou du moins une bonne part d’entre eux, ont conquis à travers deux siècles de luttes, sociales et politiques, de meilleures conditions d’existence que celles qu’ils seraient à même d’obtenir, grâce à leurs seuls talents, dans un monde ouvert à une compétition sans merci. Ils voient bien que, quand l’économie se mondialise, et que les entreprises sont prêtes à installer leurs usines là où on offre le meilleur rapport qualité/prix, quand elles peuvent faire de même avec leurs services informatiques, et parfois leurs sièges sociaux, les acquis sont hautement menacés ; les luttes sociales et politiques ne peuvent plus grand chose face au pouvoir du marché. L’avènement d’un monde ouvert, progressiste dans son principe, est réactionnaire dans ses conséquences, d’où les difficultés de la gauche française à prendre à son égard une position autre qu’embarrassée. […]"

Pourtant un clivage résiste :

"Comme à la fin de l’Ancien Régime, la France est divisée en groupes porteurs de visions divergentes de ce que devrait être la société. D’un côté, ceux qui considèrent que le sort de chacun doit être conditionné par la valeur de son apport, tel que le marché l’évalue souverainement ; de l’autre, ceux pour qui chacun, et surtout les plus faibles, doit avoir sans cesse plus de droits indépendants de son apport (allocations familiales, accès aux HLM, couverture maladie universelle, RMI, …). Sans cesse dévoilés, les excès associés à chacune des deux logiques (la cruauté du marché, d’un côté, les abus dans l’utilisation des prestations sociales, de l’autre) renforcent chacun dans sa conviction. […]"
 [1]

La France sera-t-elle capable de rendre cette opposition qui semble faire partie de l’essence même de sa culture, complémentaire et créatrice ? Nous le souhaitons également.

Combats d’échecs.

Puisque l’on compare souvent, et à juste titre sans doute, l’art de la politique au jeu d’échecs, je vous propose pour finir de parcourir, en diagonale ou au galop, ce beau poème de Jorge Luis Borgès sur le jeu d’échecs.

Echecs

I

Dans leur coin, bien gravement, les joueurs

Guident les lentes pièces. L’échiquier

Jusqu’à l’aube les suspend au sévère

Terrain où se haïssent deux couleurs.

Les formes, au-dedans, rayonnent de magiques

Rigueurs : tour homérique, agile

Cavalier, dame en armure, ultime roi,

Fou tortueux et pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés

Et quand le temps les aura consumés,

Le rite assurément se poursuivra.

En Orient s’est embrasée cette guerre

Dont le théâtre est aujourd’hui la terre.

Ce jeu, tout comme l’autre, est infini.

II

Tous, frêle roi, oblique fou, ou bien reine

Opiniâtre, tour verticale et pions madrés,

Sur le parcours en noir et blanc de leur chemin

Recherchent et livrent une bataille rangée.

Ils ne savent pas que la singulière main

Du joueur qui les tient gouverne leur destin,

Ils ne savent pas qu’une rigueur de diamant

Asservit leur vouloir mais aussi leur parcours.

Le joueur, à son tour, se trouve prisonnier

(D’Omar est la sentence) d’un tout autre échiquier

Bâti de noires nuits et de blanches journées.

Dieu pousse le joueur et le joueur la pièce.

Quel dieu, derrière Dieu, débute cette trame

De poussière et de temps, de rêve et d’agonies ?

Jorge Luis Borges, "Échecs"

 [2]

Bon mois de mars à tous, mois de combat si on en croit le nom...


[1Philippe D’Iribarne, L’étrangeté française, p. 182 et sv., éditions du Seuil, 2006.

[2Jorge Luis Borges, "Échecs"
traduit par Jean-Pierre Bernès, Œuvres complètes, II, Gallimard, La Pléiade, 1999