Action Francophone Internationale (AFI)

Accueil > Histoire > Un tintinologue à Pékin racontant l’histoire de la plus célèbre amitié (...)

Un tintinologue à Pékin racontant l’histoire de la plus célèbre amitié franco-chinoise : Hergé/Tintin et Tchang !

samedi 9 décembre 2006, par Jean Dubois

Le scénariste-romancier Benoît Peeters, auteur avec François Schuiten, du cycle des "Cités Obscures", et spécialiste du célèbre personnage de bande-dessinée Tintin [1], a tenu samedi 02 décembre au centre culturel français de Pékin une conférence intitulé "Tintin, Hergé et la Chine" à l’occasion d’une grande exposition sur Hergé au Centre Pompidou de Paris qui aura lieu du 20 décembre prochain au 19 février 2007 pour célébrer le centième anniversaire de la naissance du père de Tintin.

L’exposition, intitulée "Hergé", organisée conjointement par le Centre Pompidou et la Fondation Hergé, proposera notamment 124 planches originales du Lotus Bleu présentées pour la première fois depuis vingt ans.

Tintin en chinois.

Devant un public franco-chinois, Benoît Peeters a ainsi montré l’importance que l’album du Lotus Bleu avait eu dans l’oeuvre d’Hergé. La bande dessinée relatant les aventures de Tintin en Chine n’aurait en effet jamais pu exister sans la rencontre à Bruxelles le 1er mai 1934 entre Hergé et un jeune étudiant aux Beaux-Arts chinois Tchang Tchong-Jen.

Eduqué au collège des Jésuites à Shanghaï dans la concession française de la ville, Tchang est francophone et rêve à 24 ans de partir pour Paris et y étudier comme des milliers de jeunes Chinois pendant les années 20 et 30 qui se sont rendus en France avec des personnalités aussi connues aujourd’hui que l’ancien premier ministre Zhou En Lai et l’ancien président Deng Xiao Ping. Le jeune homme choisit sagement, une fois arrivé à Marseille, de se rendre dans une ville francophone plus tranquille que Paris : Bruxelles.

Nés la même année (1907), Hergé et Tchang sympathisent très vite. Pendant une année, devenant d’inséparables amis, ils travailleront à la naissance de cet album décisif. Le dessinateur, qui tient à se documenter sérieusement pour son album, sera considérablement aidé par Tchang qui lui permettra non seulement d’éviter le piège des stéréotypes sur la Chine mais aura aussi une importante influence graphique sur Hergé (la ligne claire).

C’est ainsi un album composé à quatre mains. Les textes en chinois sont bien sûr de Tchang et contiennent à l’insu des lecteurs francophones des slogans anti-impérialistes contre les étrangers. L’album dénonce ainsi la mainmise des Japonais sur Shanghaï dans les années 30 et transpose un incident très important dans l’histoire de la Chine, le sabotage par des agents japonais d’une ligne de chemin de fer.

Les décors, certains objets et surtout le caractère cosmopolite de la ville de Shanghaï sont dessinés par Hergé sur les conseils de son nouvel ami et parfois aussi par le jeune artiste chinois.

Benoît Peeters a raconté que Tchang refusant de co-signer l’album avec Hergé, peut-être plus par peur des risques encourus que par modestie, ce dernier décide de donner à un personnage du Lotus bleu, le jeune Chinois qui allait périr noyé dans le Yang Tsé-Kiang en crue et à qui Tintin sauve la vie, le nom de son ami.

C’est dans Tintin au Tibet que les chemins de Tchang et de Tintin vont de nouveau se croiser. Le jeune Chinois disparaît dans l’Himalaya après la chute de l’avion qui l’emmenait à Katmandou. Persuadé que son ami n’est pas mort, Tintin part à sa recherche et finit par retrouver Tchang dans une grotte où il a survécu grâce aux bons soins du Yéti. Rétabli, Tchang quitte le Tibet avec nos amis et les accompagne sans doute jusqu’en Europe où il avait le projet de s’établir, à Londres, chez un oncle antiquaire.

Alors que dès 1935, rappelé par sa famille, le "vrai" Tchang était rentré en Chine, et qu’Hergé avait perdu tout contact avec son ami, la réalité a étrangement rejoint la fiction de l’album Tintin au Tibet.


En effet, les deux amis finiront par se retrouver le 18 mars 1981, après de longues tractations avec les autorités chinoises, à l’aéroport de Zaventem, près de Bruxelles.

Ce sont bien l’histoire et la politique qui les avaient éloignés si longtemps !

Hergé, invité par Madame Chang Kai-Shek en 1939 voulant remercier le dessinateur belge du soutien apporté à la Chine avec Le lotus bleu par l’entremise de Tchang, avait cru avoir là l’occasion de revoir son ami mais il refusa de partir à cause de la guerre en Europe.

Benoît Peeters a confié qu’il ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce qui ce serait passé si Hergé avait accepté de partir en Chine en 1939 ! Il aurait été probablement bloqué en Chine à cause de la guerre et se serait peut-être longuement installé dans l’Empire du Milieu ! C’est peut-être alors en Chine que la BD aurait acquis ses lettres de noblesse plutôt qu’en Europe ! Et l’on aurait eu peut-être la possibilité de lire le seul album qui manque : Tintin de retour en Belgique plutôt que Tintin au Tibet !

Il fallut attendre 1972 avant que le gouvernement de la République de Chine lui rappelle que l’invitation était toujours valable. Hergé ira donc à Taïwan en 1973, y voyant la seule possibilité de retrouver Tchang, mais compromettant alors ses chances d’aller en Chine continentale dans laquelle très peu d’étrangers pouvaient se rendre à cette époque et où se trouvait Tchang !

Benoît Peeters a alors révélé que c’est par un Chinois connaissant Tchang rencontré dans un restaurant de Bruxelles que Hergé réalisera qu’il était en possession de l’adresse de son ami depuis 1935 sans qu’il puisse imaginer que ce dernier habitait toujours au même endroit, à la recherche d’un précieux contact qu’il avait toujours conservé auprès de lui tel le trésor de Rackham Le Rouge caché dans le château de Moulinsart !

Hergé, très affaibli par la maladie, mourra moins de deux ans après les retrouvailles avec Tchang qui vivra jusqu’en 1998.

Tchang jeune, aux airs de Corto Maltese.

A Shanghaï, "l’ami chinois de Tintin" était devenu un sculpteur reconnu avant d’être brisé par la Révolution culturelle. Il décidera finalement de s’établir en France où il sculptera les bustes de célébrités, comme celle de Mitterrand.

Benoît Peeters a fait remarquer que la plus célèbre amitié franco-chinoise a traversé et dépassé tous les clivages historiques et politiques du 20ème siècle : colonialisme et socialisme du côté français, kuomintang et communisme du côté chinois !

Il s’agit en tout cas d’une belle leçon d’amitié francophone interculturelle, offrant un autre regard sur Hergé, qui fut l’objet en son temps de nombreuses polémiques politiques, notamment concernant son attitude au moment de l’Occupation nazie.

"Si je vous disais que dans Tintin j’ai mis toute ma vie", avait confié Hergé à B. Peeters quelques semaines avant sa mort [2].

Regardons donc dans Tintin le vrai visage d’Hergé !


[1Auteur de Le monde d’Hergé (Casterman) et Hergé, fils de Tintin (Flammarion).

[2Hergé fils de Tintin, p.20.