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Edito de décembre : "on ne croit plus aux affiches" (Franz Kafka)

vendredi 1er décembre 2006, par Julien Debenat

La fin de ce mois de novembre est marquée par trois événements majeurs concernant les nations et les peuples francophones. Trois événements qui divisent les peuples et trouvent leurs racines dans de lointaines polémiques, parce qu’ils font suite à quelques-unes des pages les plus noires de l’histoire des pays francophones. Trois événements qui posent le problème de ce qu’on sait, de ce qu’on ne sait pas, de ce qui se dit, de ce qui ne se dit pas. De la propagande et de la communication.

Le premier événement est l’assassinat du ministre libanais de l’industrie, Pierre Gemayel, attribué un peu trop facilement à la Syrie. Le Liban se rapproche, dit-on, dangereusement de la guerre civile. Le Liban, comme toute la région, continue d’être déchiré par des conflits fratricides. Le Liban est un pays-enjeu entre les grands pays monothéistes de ce monde. Il pourrait être une terre de dialogue, de tolérance et de compréhension. Il est pourtant depuis trop longtemps un terrain d’affrontement stratégique. Un pays dont il faut parler, sur lequel il faut communiquer, autour duquel il est bon de proposer une conférence. [1]

Le deuxième événement important est l’élection de l’actuel président, Joseph Kabila Kabange, à la présidence de la République démocratique du Congo. Il se succède donc à lui-même, mais cette fois il est le premier président en RDC à être élu au sufrage universel direct, et est donc le premier président de la IIIème république du Congo-Kinshasa. Son opposant, Jean-Pierre Bemba Gombo, se déclare déçu de la décision de la cour suprême de justice, qui rejette la plainte déposée par lui et ses avocats concernant le déroulement du scrutin. Jean-pierre Bemba a déclaré vouloir se battre en respectant la légalité de la nouvelle république de RDC :

"J’appelle toutes les forces politiques et sociales, acquises à l’idéal d’un changement démocratique dans notre pays, à s’unir dans ce combat afin qu’ensemble, réorganisés, nous puissions assurer la refondation du Congo." [2]

Sachons nous souvenir du sens du mot "démocratie" : du grec dême, le peuple, et de kratos, supériorité, victoire, autorité. La démocratie, est-ce la victoire du peuple ? Mais sur qui ? Ne serait-ce pas plutôt la victoire, puis l’autorité d’une partie du peuple sur une autre ?

Le troisième événement qui suscite bien des interrogations, et ravive bien des polémiques : la rupture par le Rwanda de ses relations diplomatiques avec la France.
La polémique sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis, a été très vive ces dernières années. La France peine encore à reconnaître qu’elle est intervenue trop tard. Le 16 mars 2004, Paul Kagame, l’actuel président du Rwanda, a imputé à Paris une participation active aux meurtres lors de l’opération à caractère humanitaire baptisée "Turquoise", qui a eu lieu entre le 21 juin et le 21 août 1994. La France vient de contre-attaquer en accusant le président Kagame à son tour.

On attribue à la propagande de la sinistre "radio des mille collines" une forte responsabilité dans l’ampleur du génocide rwandais. Une propagande bien efficace qui en quelques mois avait conduit des milliers d’individus à se procurer des machettes pour aller découper son prochain.

Nous retiendrons alors qu’il convient de se méfier de la propagande comme de la peste. La propagande joue toujours sur les notions d’unité et de division. Dans son excellent livre LQR, la propagande au quotidien, [3],
Le français Eric Hazan montre comment le langage dominant actuel en France (mais n’en est-il pas de même ailleurs ?) substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission. À gauche comme à droite, Il n’y a plus qu’un seul chemin, incontournable : le libéralisme. Dans les discours des politiques et des journalistes, ainsi que dans ceux de leurs amis les dirigeants d’entreprise, on ne parle plus de programmes, ni de problèmes de société. On communique. Des torrents de formules de marketing et de slogans vides de substance, tels que "construire ensemble", "rassemblement", "économie solidaire", "police de proximité", "cohésion sociale", ... nous sont servis quotidiennement. Bref, la description du meilleur des mondes, dans lequel tout litige, toute marque de lutte est gommée et bannie. On se prend à penser que la division ne sert pas à régner, mais à prendre le pouvoir. Une fois bien acquis, le pouvoir se conserve en répandant l’illusion qu’il n’y a plus de conflit possible. À la rigueur, et c’est là toute la puissance de l’inversion, tout opposant au libéralisme est considéré comme un terroriste potentiel, un fanatique dangereux. Le libéraliste savoure sa victoire sur le libertaire en le frappant avec une matraque sur laquelle il a écrit "liberté".

Mentionnons un autre livre qui vient de paraître en France, qui analyse le langage des politiques à l’approche des élections : Combat pour l’Élysée, paroles de prétendants de Louis-Jean Calvet et Jean Véronis. [4]

Aussi l’AFI ne saurait jamais assez renouveler l’appel fait à ses adhérents et aux lecteurs de plus en plus nombreux de ce site : exprimez-vous, d’où que vous soyez, réagissez aux brèves et aux articles, mieux encore, créez vous-même les vôtres. Notre ambition, rappelons-le, est de créer un réseau de parole et d’action de plus en plus vaste à travers lespays francophones du monde entier. Ainsi qu’on peut le constater en lisant l’article célébrant le troisième anniversaire de l’association AFI, notre but est d’Agir pour une Francophonie des Individus, en marge des institutions.

En marge des institutions et du pouvoir, il y a des écrivains, des poètes, des raconteurs et des griots, des artistes, qui sont des alchimistes de l’imaginaire, des aventuriers de l’âme humaine, et de l’insondable question de l’Être... Il y a aussi des historiens, des penseurs, des sociologues ou des psychanalystes, qui font leur travail, qui cherchent, qui éclairent et facilitent nos destins... S’ils cultivent un pouvoir, c’est celui de nous faire rêver tout en nous apprenant quelque chose sur le réel. Heureusement qu’ils sont là, ou qu’ils sont passés par là. Sans eux nous risquons de devenir fous de cynisme et d’impuissance à force d’écouter les radios d’Etat, de regarder les chaînes de télévision nationales et de lire les journaux qui ronronnent près des foyers des puissants de ce monde. Fous de cynisme, ou fous de pureté, dans les deux cas, fous dangereux...

Un grand merci donc à tous les garde-fous...

Ce mois passé l’AFI a souhaité rendre hommage à un écrivain de l’ombre, un certain monsieur Jean-Charles Pichon, décédé en juin cette année. Il a écrit une soixantaine d’ouvrages, une oeuvre qui donne le vertige : pensez-donc, une oeuvre qui parle du destin ésotérique du monde !

Rappelons enfin les derniers articles parus sur notre site : le discours à l’assemblée nationale de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort en France en 1981, et une histoire de l’Alliance française.

Amis francophones, court-circuitez, grâce à l’outil internet, la propagande et le marketing, et exprimez-vous, nous en avons grand besoin, car "il y a tant d’affiches. On ne croit plus aux affiches." [5]


[1Ségolène Royal, candidate en lice aux présidentielles 2007 en France, en visite au Liban, appelle de ses voeux une conférence internationale sur le Liban.

[2Message à la Nation de M. Jean-Pierre Bemba Gombo, 28 novembre 2006.

[3Eric Hazan, LQR [Lingua Quintae Respublicae]- la propagande au quotidien, Raison d’agir, ISBN : 2-912107-29-6, 2006.

[4Combat pour l’Élysée, paroles de prétendants, Louis-Jean Calvet, Jean Véronis, Seuil, ISBN : 2020892065.

[5Franz Kafka, L’Amérique, Gallimard, nouv. édition 2000, ISBN : 2070368033.