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L’histoire des relations entre la France et la Chine.

De Louis XIV à Jacques Chirac...

jeudi 26 octobre 2006, par Jean Dubois

A l’occasion du quatrième voyage du président Jacques Chirac en Chine arrivé à Pékin le 25 octobre, nous mettons en ligne un texte sur l’histoire des relations entre la France et la Chine écrit en octobre 2004 lors de son précédent séjour.

Chirac à Pékin le 25 octobre 2006 lors de son traditionnel bain de foule.
(photo réalisée par Shi Manli)

Histoire des relations entre la France et la Chine

Sommaire

1- La Mission jésuite française en Chine ou la rencontre de deux civilisations :

1.1. L’arrivée des jésuites sous la dynastie Ming

1.2. L’âge d’or des jésuites français sous le règne mandchou de Kangxi

1.3. De la persécution à la dissolution de la Mission jésuite

1.4. La prise de conscience occidentale d’une autre civilisation

1.5. L’influence de la civilisation chinoise sur la France du 18e siècle

2- L’affrontement de deux civilisations :

2.1. Entre civilisation et barbarie

2.2. Le Paris de l’Orient ou le rêve colonial

2.3. Un climat de haine et d’incompréhension

2.4. L’échec et la remise en cause de la politique coloniale de la France

3- Le rapprochement ou la reconnaissance de valeurs communes :

3.1. Des valeurs révolutionnaires partagées de longue date

3.2. Des valeurs politiques maintenues coûte que coûte

3.3. Des valeurs amicales inébranlables

3.4. Des valeurs éducatives au centre des relations franco-chinoises

3.5. Des valeurs francophones en plein essor

3.6. Bilan d’une politique étrangère

Introduction

C’est au 18e siècle que la langue française connaît l’apogée de sa gloire et de son influence internationale, avant de connaître le déclin que l’on sait. Dès le 17e siècle, le français supplante en effet progressivement le latin dans sa nature de langue universelle. On y voit à cela deux causes principales : d’une part, la puissance politique et militaire de la France dans le monde, d’autre part les qualités intrinsèques de clarté et d’élégance qu’on prête à cette langue. [1]Ainsi s’exprime l’écrivain Rivarol en 1783 dans son essai sur l’universalité de la langue française répondant au sujet proposé par l’Académie de Berlin :

« Le temps semble être venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain ; et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d’un bout de la terre à l’autre, se former en république sous la domination d’une même langue. Spectacle digne d’elle, que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s’étend sur la variété des peuples, et qui, plus durable et plus fort que l’empire des armes, s’accroît également des fruits de la paix et des ravages de la guerre. » [2]

Bien que cette proclamation de l’universalité du français soit très optimiste à une époque où, écrit Louis-Jean Calvet, « cette langue n’est même pas majoritaire en France » [3], on peut se demander jusqu’où s’étend vraiment cet « empire des lettres ». Si l’on découvre à cette époque les Amériques et le passage aux Indes, qu’en est-il de cet autre bout du monde formé par la Chine ? Et bien justement, on ne l’oublie pas, et fidèle à l’esprit conquérant de l’Europe renaissante, l’on y envoie les missionnaires jésuites, porteurs d’une autre prétendue universalité, celle de la chrétienté.

« Venus d’Italie, du Portugal, d’Espagne, des pays flamands, d’Allemagne, de France, parfois même de l’Europe centrale au 17e siècle, les jésuites comptèrent un plus grand nombre de Français au 18e siècle. (...)D’ailleurs , la France est le pays d’Europe qui a entretenu les relations les plus étroites avec la Chine du 18e siècle, celui où les querelles philosophiques provoquées par la Chine furent les plus passionnées. », nous indique l’incontournable historien de la Chine Jacques Gernet. [4]

Et c’est là précisément qu’a lieu un véritable « choc des civilisations », pour reprendre l’expression moderne de l’écrivain américain Samuel P. Huntington [5] ;la civilisation française, défendue par Rivarol, rencontre la civilisation chinoise ; la figure de Louis XIV se reflète dans celle de l’empereur Kangxi. Les deux bouts d’une même terre se trouvent reliés par le truchement d’une poignée de savants religieux qui font découvrir à l’Europe qu’elle n’est pas le centre du monde, qu’au bout, il y a un autre centre, l’Empire du Milieu précisément.

Mais contrairement à ce qui se passe Outre-Atlantique, à savoir la conquête d’un nouveau monde, c’est l’histoire d’une non-conquête qui s’écrit alors, selon l’expression du sinologue François Jullien, [6] voire celle d’un retentissant échec apportant la limite nécessaire à la domination intellectuelle de la civilisation française du 18e siècle. Car si dans cette rencontre il y a eu influence, c’est bien de la Chine vers la France et non l’inverse, les jésuites sinisés en paieront le prix, et ce n’est que par la force que la France coloniale imposera réellement son influence dans l’Empire du Milieu lors de la guerre de l’Opium à la fin du 19e siècle, l’empire des armes prenant le pas sur l’empire des lettres, n’en déplaise à Rivarol. La foi désintéressée des hommes issus de l’ère des Lumières fait place à la volonté mercantile des hommes de l’ère capitaliste, et la France, avec l’Angleterre comme principale concurrente, s’impose comme puissance commerciale et coloniale. A la différence que la France mise sur la culture et donc la langue française pour se positionner à l’autre bout du monde, persuadée de sa mission civilisatrice et de cette idée que le commerce doit suivre la langue. Mais les deux guerres mondiales changent le regard de la France sur la Chine et réciproquement. L’Empire colonial disparaît. Le temps est venu de construire une relation amicale basée sur les valeurs communes de deux civilisations différentes qui ont quelque chose à apprendre l’une de l’autre. Et si la France, malgré elle, n’apparaît pas jusqu’à maintenant comme un partenaire commercial privilégié de la Chine contemporaine, au moins en est-elle devenue un partenaire politique incontournable dans le domaine de la diplomatie mondiale, et dans une moindre mesure un solide partenaire dans les domaines culturels, éducatifs mais aussi scientifiques et technologiques.

C’est donc une perspective historique que nous adopterons ici pour parler de la présence française en Chine, dès le 17e siècle, faisant de la Mission jésuite un point de départ dans les relations entre la France et la Chine, relations qui se dégraderont durant la deuxième moitié du 19e siècle et le début du 20e siècle pour enfin arriver à l’époque contemporaine avec la célébration récente de 40 années de relations diplomatiques entre la France et la République Populaire de Chine. A travers cette fresque historique de plusieurs siècles, c’est bien un bilan de la politique étrangère chinoise de la France que nous tenterons d’esquisser.
Avec cette question pouvant servir de fil de réflexion à notre présentation de l’histoire des relations franco-chinoises : une politique étrangère culturelle au sens large du terme débouche-t-elle nécessairement sur une politique économique ? Autrement dit, la culture et l’économie peuvent-elles se situer sur le même plan en matière de politique étrangère et de coopération ?

1- La mission jésuite en Chine ou la rencontre de deux civilisations

1.1. L’arrivée des premiers jésuites sous la dynastie Ming :

La première confrontation entre les civilisations de la Chine et de l’Europe s’est produite à partir des environs de 1600, par le biais des premiers missionnaires jésuites. Ce sont eux qui ont rendu accessible aux Occidentaux un pays qui, au 18e siècle, incarnait l’étrangeté absolue et qui amorcèrent ainsi une collaboration intellectuelle entre l’Orient et l’Occident. La présence catholique en Chine commence en 1560 date à laquelle s’installent les premiers jésuites à Macao, dans la foulée des Portuguais (1557). Avant eux, François Xavier (1506-1552) était venu mourir aux portes de la Chine, à l’issue d’un périple de dix ans en Inde et au Japon. Toutefois, c’est le père italien Matteo Ricci (1552-1610) qui est l’acteur central de l’installation des jésuites en Chine. Arrivé en Chine en 1582, il y séjourne jusqu’à sa mort en 1610 à Pékin. Ce mathématicien et astronome sut se concilier par ses connaissances l’amitié des mandarins et même la faveur de l’empereur et fixa pour les siècles à venir les orientations fondamentales de la mission jésuite basée sur un haut niveau scientifique et une adaptation aux coutumes locales. Son continuateur fut le père allemand Schall, également un éminent mathématicien et astronome, qui fut chargé de mettre au point le calendrier qui rythmait la vie de l’Empire et se rendit ainsi indispensable à la Cour. L’empereur disposait ainsi de spécialistes de l’astrologie, science essentielle à la politique de l’Empire, et de leur côté les jésuites espéraient grâce à leur supériorité scientifique convertir au christianisme les élites chinoises et par suite le reste de la population.

Grâce à la renommée du P. Schall, le succès des jésuites n’eut pas à souffrir du changement de dynastie qui s’opèra brutalement en 1644, la dynastie Qing succédant à la dynastie Ming.

1.2. L’âge d’or des jésuites français sous le règne de Kangxi (1662 - 1722) :

La politique de Louis XIV, favorable aux jésuites, procura une position prédominante aux jésuites français. Il en fut de même de son homologue chinois l’empereur Kangxi, comparé précisément à Louis XIV par Diderot, qui promulgua en 1692 un édit de tolérance en faveur du christianisme. Le souverain chinois, lors de son règne s’étendant de 1662 à 1722 , protégea en effet les jésuites et facilita leur mission en récompense de leurs bons et loyaux services :

« Ils ont présentement l’intendance de l’Astronomie et du tribunal des Mathématiques. Ils se sont appliqués avec beaucoup de soin à faire des machines de guerre, et à faire fondre des Canons dont on s’est servi dans les dernières guerres civiles. Quand on les a envoyés à Nip-chou avec nos ambassadeurs pour y traiter de la paix avec les Moscovites, ils ont trouvé moyen de faire réussir cette négociation. Enfin, ils ont rendu de grands services à l’Empire. » [7]

C’est ainsi un français en la personne du P. Gerbillon, succédant à l’assistant du P. Shall, le Flamand Verbiest, dans la charge de président du Tribunal des mathématiques, qui bénéficia de toute la confiance de l’empereur pour aller négocier avec les Russes, en guerre avec les Chinois, le traité de paix de Nertchinsk en 1689. Le P. de Fontaney relate ainsi l’habileté diplomatique de P. Gerbillon :

« Comme il venait de France, où l’on parle souvent des intérêts des princes, et où les guerres continuelles et les traités de paix font faire mille réflexions sur ce qui est préjudiciable ou avantageux aux nations, il eut le bonheur de trouver des expédients pour concilier les Chinois et les Moscovites, qui ne s’accordaient sur rien, et qui étaient prêts à rompre leurs conférences. » [8]

C’est à la suite du succès diplomatique du P. Gerbillon que fut proclamé par l’empereur le fameux édit de tolérance, ce succès faisant écho au statut de langue diplomatique que la langue française est en train d’acquérir en Europe avec les différents traités de paix négociés en français sous la monarchie de Louis XIV mettant fin à la guerre de Hollande. Dans son célèbre Rapport du 16 juin 1794 à la Convention, l’abbé Grégoire écrira sur ce caractère diplomatique de la langue française :

« Dans sa marche claire et méthodique, la pensée se déroule facilement ; c’est ce qui lui donne un caractère de raison, de probité, que les fourbes eux-mêmes trouvent plus propres à les garantir des ruses diplomatiques. » [9]

Faut-il voir alors dans la réussite du P. Gerbillon celle de la civilisation française au sein même de la Chine ? Nous verrons qu’au yeux des Chinois, c’est une victoire sans grande importance permettant au mieux une amélioration des conditions de vie des missionnaires. Certains pourront y voir cependant l’origine historique d’une tendance de la France à se présenter aujourd’hui comme un partenaire diplomatique essentiel pour la Chine.

Du côté français, la mission des jésuites est à la fois religieuse, politique, culturelle et scientifique. Mais s’il s’agit pour les jésuites de mettre leur science et leur art au service de l’empereur afin de l’engager à se montrer favorable aux chrétiens, le but non avoué de la France est aussi de faire valoir sa puissance par rapport aux autres nations européennes et d’obtenir pour elle des avantages commerciaux. Ainsi la création d’une Mission française à la fin du 17e siècle est tout aussi bien motivée par des raisons économiques que par des raisons religieuses ou philanthropiques. Colbert souhaite en effet, avec le déclin de la Mission portugaise, développer les relations commerciales de la France avec l’Extrême-Orient. Six jésuites sont désignés au ministre par la Compagnie de Jésus : les PP.de Fontaney, Gerbillon, Le Comte, de Visdelou, Bouvet et Tachard (ce dernier s’arrêtera au Siam) qui, partis de Brest en mars 1685, n’atteindront Pékin qu’en 1688, voyage financé par Louis XIV en personne. Les « mathématiciens du Roi » seront accueillis favorablement par l’empereur qui leur offre, près de son palais, une maison et un terrain pour construire une église. Le P. Bouvet retournera en Europe en 1698 recruter de nouveaux collaborateurs dont deux personnalités brillantes, les PP. de Parennin et de Prémare. Ces deux premières missions officielles du règne de Louis XIV, seront suivies par plusieurs autres. En 1700, la Mission française reçoit une reconnaissance officielle et un statut indépendant. Elle connaîtra dans la première moitié du siècle un rapide développement qui sera mal vu par les Portugais, les premiers à avoir envoyé des missionnaires jésuites en Chine. Mais la mort en 1722 de l’empereur Kangxi, sans être baptisé, interrompt cette période favorable aux missionnaires jésuites et fait place, au contraire, à une époque de persécution.

1.3. De la persécution à la dissolution de la Mission jésuite :

A la différence de son prédécesseur, l’empereur Yongzheng , qui règne de 1723 à 1736, adopte une politique violemment antichrétienne : prison, torture, mort, voilà le sort réservé dorénavant aux jésuites dont on a tant vanté les services par le passé. Dès le début du règne de Yongzheng, un édit de proscription déclenche en 1724 une persécution générale dans les provinces. Seule subsiste la Mission de Pékin. C’est d’une façon sereine et lucide que l’empereur, jugeant les défauts de la religion occidentale, répond aux plaintes des jésuites pékinois restés en place :

« (...) que diriez-vous si j’envoyais une troupe de bonzes et de lamas dans votre pays pour y prêcher une loi ? Comment les recevriez-vous ?(...) ce n’est que sous le règne de mon père qu’on a élevé partout des églises, et que votre loi s’est répandue avec rapidité ; nous le voyions, et nous n’osions rien dire ; mais si vous avez su tromper mon père, n’espérez pas me tromper moi-même. Vous voulez que tous les chinois se fassent chrétiens ; votre loi le demande, je le sais bien : mais en ce cas-là que deviendrions-nous ? les sujets de vos rois. Les chrétiens que vous faites ne reconnaissent que vous ; dans un temps de trouble, ils n’écouteraient point d’autre voix que la vôtre. Je sais bien qu’actuellement il n’y a rien à craindre ; mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre. » [10]

Il en va de l’harmonie même de l’Empire. Yongzheng redoute que la place trop importante prise par les jésuites entraîne la venue de plus en plus nombreuse d’occidentaux risquant d’introduire en Chine le plus grand désordre, vision prophétique qui se réalisera au 19e siècle. Aussi la persécution des jésuites se poursuivra sous le règne de Qianlong, s’étendant de 1736 à 1796.
Mais la plus terrible des persécutions, pour les missionnaires leur vint d’Europe , et tout particulièrement de Rome. Le pape Clément XIV accuse tout simplement les jésuites d’idolâtrie, faisant trop de concessions aux traditions chinoises qu’il juge païennes et incompatibles avec la foi catholique. C’est la fameuse querelles des rites qui conduira à la suppression de la Compagnie de Jésus par le pape en 1773 et à sa dissolution officielle à Pékin en 1775.

Echec total ? Du côté chinois, en quelque sorte oui. Certes, l’apport scientifique des jésuites est indéniable. Ils apportent des connaissances nouvelles dans les domaines suivants : les mathématiques, l’astronomie, la mécanique et la géographie. Grâce aux connaissances géographiques transmises par les jésuites, les Chinois ont pu situer précisément la France et la Chine dans le monde. Leurs apports renouvellent les connaissances des Chinois dans ces domaines, notamment en astronomie, mais elles restent confinées à un cercle étroit de lettrés et de fonctionnaires impériaux. De plus la mission évangélisatrice des jésuites n’a eu pour ainsi dire presque qu’aucun effet : les rares conversions de Chinois ne résisteront pas à la persécution. Pour le lettré chinois du 17e siècle Wang Fuzhi, aucun apport de l’Occident n’est pris en compte, et la croix des chrétiens n’est pour lui que le chiffre 10 (+). [11] Il faudra attendre la Chine moderne en 1979 pour que les Chinois reconnaissent officiellement l’apport des jésuites. Mais au 18e siècle, seule l’élite chinoise fréquente le monde occidental et c’est au 19e siècle, sous la contrainte et la force, que le peuple chinois sera obligé de prendre conscience de l’existence de l’Europe. Les missionnaires en profiteront alors pour revenir.
Ainsi, si les jésuites ont réussi à ancrer dans l’esprit des Français l’idée de la grandeur de la Chine et non l’inverse, ils ont, malgré tous leurs efforts, échoué dans leur projet d’établir des relations privilégiées entre les deux nations. Aux yeux des empereurs mandchous, la France reste un petit royaume lointain dont les présents ne sont qu’un hommage rendu à la puissance chinoise et ses envoyés des serviteurs, certes savants et habiles, mais corvéables à merci.

Cependant en Europe et en France particulièrement, la prise de conscience de la réalité de la civilisation chinoise à travers l’influence des jésuites eut dès le 18e siècle de nombreuses conséquences.

1.4. La prise de conscience occidentale d’une autre civilisation :

La querelle des rites suscita en effet tout le long du 18e siècle un riche débat d’idées auquel prirent part les plus grandes figures intellectuelles françaises : Pascal, Voltaire, Rousseau, Montesquieu et bien d’autres. Les Lettres des jésuites qui paraissent à Paris dès 1702 fascinent le public français par leur exotisme et leur étrangeté et constituent un fond documentaire qui a servi à tout le monde tout le long du 18e siècle. Elles développent dans la conscience occidentale en crise le sens de la relativité. L’Europe de la Renaissance partie à la conquête du Nouveau Monde du côté de l’Amérique vit par rapport à la Chine une expérience inverse : une « non-conquête » associée à un véritable « traumatisme intellectuel » selon l’analyse du sinologue contemporain François Jullien :

« Ce monde est plein, sa civilisation étonne ; et les missionnaires partis pour évangéliser sont obligés de s’habiller à la chinoise, d’apprendre le chinois, de maîtriser les classiques, de respecter les rites, etc.
(...) Il y a eu donc une prise de conscience fulgurante de ce qu’il y avait, là-bas, un autre monde - un autre globe -, avec ses usages, ses mœurs, sa civilisation, etc., qui était comparable au nôtre. L’Age classique s’en inquiète : une autre histoire se découvre, qui n’est plus dépendante de la nôtre et même scinde en deux le concept d’histoire. A la différence du Nouveau Monde, dont on pouvait penser qu’il n’avait pas d’histoire, puisqu’il n’avait pas d’écriture, la Chine imposait d’emblée un cadre historique qui nous échappait, et n’était plus intégrable dans notre histoire universelle.
 » [12]

La Chine donc révélée par les jésuites traumatise les penseurs français des Lumières dont l’influence rayonne dans toute l’Europe. Elle est une objection au christianisme de Pascal : comment expliquer la différence des chronologies bibliques et chinoises, celles-ci remontant à une époque qui serait de 600 ans antérieure à la dispersion des langues et au repeuplement du monde qui suivit le déluge ? « Lequel est plus croyable des deux : Moïse ou la Chine ? », note-t-il dans ses Pensées. Elle est une objection à la philosophie politique de Montesquieu séparant les trois principes fondamentaux des gouvernements : crainte (despotisme), honneur (monarchie), vertu (démocratie) ; comment donc le gouvernement chinois tel qu’il est présenté par les jésuites peut-il réunir à la fois dans son principe la crainte, l’honneur et la vertu ? [13] Elle est une objection aux doctrines de Rousseau sur la nature corruptrice des sociétés humaines : le peuple chinois n’est-il pas trop poli pour être honnête ?

Ainsi, non seulement la civilisation française rayonnante du 18e siècle trouve dans la référence à l’Empire du Milieu sa propre limite , mais elle subit en outre son influence.

1.5. L’influence de la civilisation chinoise sur la France du 18e siècle :

Elle est d’abord d’ordre philosophique et politique. Voltaire, à l’encontre de ses contemporains, fait de la Chine une civilisation supérieure tant sur le plan intellectuel que moral. Il admire « la nation la plus sage et la mieux policée de tout l’univers ». Très critique vis-à-vis des jésuites, il voit dans leur expulsion par l’empereur Yongzheng un exemple de tolérance qui les chasse justement à cause de leur intolérance et de leur impérialisme idéologique dangereux pour l’Etat chinois. L’empereur chinois est en effet ouvert à toutes les religions pourvu que la morale et la paix publiques soient respectées. La Chine est pour Voltaire un paradis politique qui doit servir d’exemple. Le système mandarinal, fondé sur le mérite et non sur l’argent ou la naissance, le fait rêver. [14] Confucius est pour lui un saint laïc inspirant une morale qui n’a pas besoin d’être fondée sur une révélation divine. « J’ai lu ses livres avec attention ; j’en ai fait des extraits ; je n’y ai trouvé que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. », écrit-il dans son Dictionnaire philosophique. Le confucianisme est « la religion des lettrés » qui doit servir de modèle à la religion raisonnable qu’il appelle de ses vœux. La République laïque de la France d’aujourd’hui et son recrutement par concours, est au temps de Voltaire encore un rêve, un rêve chinois, oserait-on dire...
L’influence chinoise se fera sentir aussi dans le domaine esthétique : un véritable engouement se crée par exemple pour les jardins chinois ; et plus largement dans le domaine culturel : les Chinois envahissent la littérature et les spectacles (une pièce chinoise traduite par le P. de Prémare inspire en 1755 à Voltaire une tragédie : L’Orphelin de la Chine). Les produits de Chine, comme la porcelaine, importés par la Compagnie des Indes influencent peu à peu le goût et la vie quotidienne des Français du 18e siècle qui s’entichent de tout ce qui est « chinois » ou y ressemble c’est-à-dire toute chinoiserie évocatrice de raffinement, de luxe et de fantaisie.

Ainsi, si les jésuites ont échoué à changer la vision du monde des Chinois, ils ont par contre dans un mouvement inverse accéléré le progrès des Lumières et grâce aux Lettres, ont alimenté la réflexion et contribué à changer la vie de la société occidentale. La Chine que les philosophes des Lumières imaginent grâce au témoignage des jésuites contribuera , par les questions qu’elle pose, à précipiter la chute de l’ancien régime et du système de valeurs sur lequel il reposait.

Cependant, de l’autre côté, la fermeture et la méfiance des Chinois face à l’esprit conquérant des européens se trouveront justifiées à la fin du 19e siècle où, avec la guerre de l’Opium, la découverte par le peuple chinois des Occidentaux qui débarquent dans l’Empire du Milieu se fait dans la plus grande violence. L’ouverture de force des ports chinois et les traités inégaux mèneront directement aux concessions étrangères, dont celle de Shanghai, aux mains des Français.

2- L’affrontement de deux civilisations

2.1. Entre civilisation et barbarie :

Durant la seconde moitié du 19e siècle, la France entre dans l’ère industrielle et son commerce en plein essor cherche des débouchés. La Chine devient alors une cible commerciale privilégiée. Tandis que les puissances voisines comme l’Angleterre, la Hollande et la Russie ont envoyé des ambassades à Pékin dès la fin du 18e siècle pour tenter d’obtenir des avantages commerciaux, la France alors en proie aux tourments de la révolution suivis par les guerres napoléoniennes, profite du retour de la paix sous la monarchie de juillet (1830-1848) pour convoiter les immenses richesses matérielles et humaines de la Chine, elle-même en période de crise. C’est l’heure de l’affrontement entre deux pays dont les civilisations ont tant brillé au 18e siècle, se rencontrant sans jamais vraiment se comprendre. Une incompréhension qui provoquera dédain du côté chinois et moralisation du côté français, jusqu’à la rupture en ce milieu de 19e siècle. En effet, la France se persuade d’accomplir une mission civilisatrice en Chine alors qu’en vérité il s’agit pour elle d’affirmer sa puissance coloniale auprès des autres puissances européennes. La Chine, elle, ne peut voir dans la violence qu’elle subit alors qu’une démonstration de barbarie.

C’est en 1844 que Louis-Philippe envoie une mission diplomatique conduite par Lagrené, en Chine en vue de négocier un traité de commerce, sur le modèle de celui que les Anglais ont signé à Nankin en 1842 pour mettre fin à la première guerre de l’Opium. Ce traité ouvre au commerce français cinq ports de la côte chinoise (Canton, Shanghai, Fuzhou, Xiamen et Ningbo).

Mais c’est surtout à partir de la seconde guerre de l’Opium (1857-1860) que la France impérialiste montre son vrai visage. Alliée à l’Angleterre, la France pénètre dans Pékin en 1860 et contraint l’Empire chinois, pour la première fois de son histoire, à ne plus considérer les étrangers comme étant à leur service et à instaurer avec eux des relations diplomatiques permanentes. Mais l’acte suprême de barbarie sera la mise à sac du palais d’été en 1860, où les Français victorieux devant les cavaliers mandchous grâce à la puissance de leurs canons, pillent sauvagement avec la complicité des Anglais les trésors fabuleux de la Chine impériale.

« Nous Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. », s’indigne ironiquement l’écrivain Victor Hugo. [15]

De la France et de la Chine quelle est la plus civilisée ? Pour la France impérialiste, la réponse est claire, et Victor Hugo sera le seul de son temps à dénoncer le sac du palais d’été créé sous le règne de Qianlong à la fin du 18e siècle, à une époque où les Chinois commençaient seulement à se méfier « des diables étrangers ». Un siècle plus tard, la civilisation du progrès et de la raison prétendument incarnée par la France domine par la force militaire une civilisation chinoise qu’elle soupçonne d’immobilisme et obscurantisme. A nouveau en 1884-1885, les Français civilisateurs feront parler les armes lors d’une guerre contre les Chinois qui leur ouvrira les portes de l’Indochine, afin d’étendre davantage l’empire colonial. Déjà, c’est sous la contrainte de traités inégaux que les Français s’étaient installés dès 1844 dans certaines villes, sur des portions de territoires appelées « concessions ». C’est surtout à Shanghai que la France réalisera son rêve de colonisation en douceur.

2.2. Le Paris de l’Orient ou le rêve colonial :

Le diplomate Charles de Montigny, nommé agent consulaire, débarque à Shanghai le 20 janvier 1848 avec toute sa famille ainsi qu’une poignée de commerçants et d’aventuriers pour y fonder le consulat de France. La concession française où l’on peut jouir du privilège d’exterritorialité qui soustrait à la juridiction chinoise, se développe rapidement. Lorsqu’en 1863 les concessions américaines et anglaises décident de fusionner, la concession française choisit de garder son autonomie et se dote d’une administration de type colonial. Elle devient en quelques décennies une ville typiquement française avec son hôtel de ville, ses églises, ses villas entourées de jardin et ses larges avenues bordées de platanes importés de la métropole.
La France compte sur la diffusion de sa langue et de sa culture pour créer les conditions favorables au renforcement de ses intérêts économiques, certaine qu’elle est de sa mission civilisatrice et de cette idée que le commerce doit suivre la langue : les Chinois ou étrangers passés par les écoles françaises auront naturellement tendance à favoriser les entreprises françaises plutôt que leurs concurrentes britanniques. Les Français tentent ainsi de faire de leur concession une vitrine de la civilisation et du progrès : elle est la première à se doter des infrastructures et des équipements les plus modernes tels que le tramway, l’eau courante et l’éclairage public électrique. Par ailleurs, elle mène une politique culturelle active en organisant des spectacles et des fêtes, en faisant venir artistes et architectes de renom, enfin en favorisant la fondation d’écoles ou d’hôpitaux. Elle gagne ainsi sa réputation de « Paris de l’Orient ». Les Chinois en bénéficient aussi et sont nombreux à venir chercher dans la concession française sécurité et confort. Ils côtoient les résidents français et les étrangers dans cette ville cosmopolite sans pour autant vraiment se mélanger avec eux.

2.3. Un climat de haine et d’incompréhension :

Mais la concession court sans le savoir à sa perte. Les Français de Shanghai, loin de s’intégrer à la population autochtone, ne voit dans la Chine qu’un décor exotique et vivent dans un monde bien éloigné de la Chine. Comme à Paris, ils partagent leur temps entre les courses dans les boutiques de mode et de luxe, les causeries dans les cafés ou les pâtisseries et les mondanités au champ de courses. Nous sommes loin des jésuites du 17e siècle qui s’étaient totalement adaptés au monde chinois. Dès 1842, une fois leur Compagnie restaurée, ils reprennent d’ailleurs pied en Chine profitant de l’ouverture des ports, et s’installent dans le sud de Shanghai à Zikawei où ils fondent une véritable petite cité. Mais les nouveaux missionnaires catholiques, bien que se rendant très utiles en matière d’éducation, n’ont ni les connaissances ni le sens de l’adaptation de leurs prédécesseurs et s’aliènent au contraire la population locale en faisant preuve d’arrogance et d’intolérance.

De plus, ils représentent souvent les intérêts de l’impérialisme français par leurs enquêtes et explorations dans les régions reculées du sud et l’ouest de la Chine où ils partent le plus souvent en service commandé. Le but non avoué n’est rien d’autre que l’exploitation des richesses matérielles et humaines de la Chine, avec par exemple la Mission lyonnaise d’exploration commerciale de la Chine ou encore la construction à partir de 1882 des chemins de fer du Yunnan devant faciliter le commerce des marchandises françaises mais aussi du trafic clandestin de l’opium.

Les agents de la grande expansion coloniale, nous précise Gernet, forment une société étrangère fermée sur elle-même : « isolés des milieux chinois par les facilités mêmes de leur existence, par le sentiment de leur supériorité et par le mépris que leur inspirent les mœurs chinoises et le spectacle quotidien de la misère et des vices dont souffre la Chine, ils éprouvent peu d’intérêt pour une civilisation qui leur est profondément étrangère, difficile d’accès, et qui leur semble en complète décadence. » [16]

Mais la politique coloniale de la France ne va pas tarder à provoquer la plus grande hostilité du peuple chinois tant à l’égard des missionnaires que des représentants de la République. Les conflits ne sont pas rares et se terminent parfois tragiquement. A Tianjin, en 1870, l’orphelinat Saint-Vincent de Paul est saccagé et ses bonnes sœurs massacrées par une populace en colère qui leur reproche de leur arracher les yeux pour en faire des médicaments. Français et Chinois sont au summum de l’incompréhension, les uns sont les barbares des autres et vice versa. Face à la propagande antichrétienne qui s’exprime surtout au moyen d’estampes populaires où les missionnaires chrétiens, représentés en animaux, reçoivent des châtiments destinés à les décourager de revenir en Chine et aux incidents du type de Tianjin, la France protège systématiquement et officiellement les catholiques et répond par la violence des armes et des canons. Toutes ces tensions mèneront à la guerre franco-chinoise de 1884-1885 suivie de la décision par Francis Garnier d’occuper le Tonkin en 1885, ouvrant à la France les portes de l’Indochine.

Tout dialogue devient impossible. Un climat de haine, de méfiance et d’incompréhension s’installe entre les étrangers, particulièrement les Français, et les Chinois. En France apparaît le mythe du « Péril jaune » selon l’expression du capitaine Danrit, auteur de romans populaires, qui manifeste la crainte de la nation française de voir se retourner contre elle, avec les armes mêmes qu’elle a fournies, les peuples qu’elle tente de dominer.

Dans la presse française de l’époque, il n’est pas rare de lire des articles contenant les propos les plus racistes à l’égard des Chinois, que l’on tente même de justifier scientifiquement tel le docteur A. Legendre, exposant ses conclusions dans l’Illustration, après de nombreuses missions scientifiques effectuées en Chine :

« Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de civilisation jaune, pas plus que de civilisation nègre. Seule la race blanche, celle des Aryens et des Sémites, a été, dans l’histoire des peuples, un ferment d’intelligence et d’activité. (...) Le négroïde d’Asie apparaît comme un descendant très voisin de l’homme primitif (Néanderthal). Le Jaune n’est qu’un métis de Blancs conquérants et de négroïdes. » [17]

Paradoxalement, se développe aussi en France la sinologie depuis la création en 1814 et 1843 d’institutions chargées d’étudier les « choses de la Chine », le premier pays d’Europe à le faire. Mais cette volonté de connaître la Chine ancienne reste intellectuelle et livresque et n’a que faire du peuple chinois méprisé et victime en cette fin de 19e siècle de la « politique des canonnières ».

2.4. L’échec et la remise en cause de la politique coloniale de la France :

La politique coloniale de la France mène tout droit à la guerre et interrompt tout dialogue positif entre la France et la Chine. De plus, elle n’aboutit même pas à de bons résultats économiques. La concession française de Shanghai ne réussit en effet pas à s’imposer dans le domaine économique par rapport à ses rivales (en 1931, Shanghai compte seulement 171 maisons de commerce françaises contre 617 sociétés britanniques, 551 américaines et 309 allemandes). C’est un échec tout aussi bien économique que politique.

Se voulant civilisateurs, les Français ont couru à l’échec en ne comprenant pas que les Chinois n’ont jamais douté de la supériorité de leur civilisation sur le plan politique et moral. Aux yeux des Chinois, les Français ne sont que des barbares supérieurs militairement et industriellement. Il s’agit donc avant tout d’emprunter leurs sciences et techniques afin de moderniser le pays. « Le savoir chinois comme fondement, le savoir occidental comme moyen » tel est le slogan des lettrés chinois. [18] Dans ce but, les premières missions chinoises sont envoyées en France. Une mission diplomatique permanente est créée à Paris en 1878.
Aussi la capacité de résistance de la Chine, qui se manifestera surtout dans les terribles événements de la révolte des boxers et du siège des légations à Pékin en 1900, va faire comprendre à la France que l’aide au développement de la Chine et une véritable politique de coopération sont préférables au recours à la force pour maintenir sa présence dans le pays.

Il est intéressant de lire ce qu’écrivait un haut fonctionnaire britannique, Sir Robert Hart, en novembre 1900, de façon prophétique :

« De nombreux débats ont eu lieu ces temps-ci à propos des agissements des puissances envers la Chine. C’est toujours une source d’étonnement d’observer comment, au milieu de toutes les difficultés de leur pays, les Chinois gardent leur calme et leur philosophie tout en bouillonnant intérieurement d’indignation. Si tout ce qu’ils avaient à dire tenait dans une seule page, cela pourrait être résumé de façon suivante : Ce que vous dites est vrai. Nous n’avons pas avancé avec le temps. Nous ne sommes pas un peuple militaire. Nous avons toujours préféré cultiver les arts de la paix et tous nos enseignements conduisent à détester la guerre et à mépriser la profession des armes. Nous n’avons jamais disposé d’une armée autre que celle destinée à tenter de maintenir l’ordre et réprimer les révoltes. Nous n’avons jamais éprouvé le besoin de la transformer en une armée capable d’affronter les troupes étrangères. Puisqu’il le faut nous changerons. Il est tout à fait possible que nous allions lentement, trop lentement et que nous soyons surpris par nos ennemis sans y être préparés. Cela est dû au fait que nous n’aimons pas le changement. Mais si le droit est le droit pourquoi ne serait-il pas reconnu ? Pourquoi devrait-il être défendu par la force ? Il est possible que la Russie s’empare de tout le nord de notre pays, l’Allemagne de l’est, la France du sud, l’Angleterre du centre...cela pourrait même être un bien que cela arrivât. Mais un beau matin, peut-être dans cinquante ans, peut-être dans cent ans, peut-être dans deux cents ans une immense vague de patriotisme balaiera notre pays d’est en ouest et du nord au sud et nous vous dirons : Maintenant, messieurs, rentrez chez vous ! Et vous partirez. Une telle philosophie vous fait actuellement sourire. Mais si ces lignes devaient survivre quelques cycles, les lecteurs auront le temps de réaliser combien tout cela est vrai et rira bien qui rira le dernier ! » Pékin, novembre 1900.

Dès 1911, la dynastie Qing sera renversée et en 1912 sera fondée la première République chinoise sur le modèle des démocratie occidentales et non sans avoir été influencée par les valeurs de la Révolution française.

3- Le rapprochement ou la reconnaissance de valeurs communes

Après l’affrontement, le 20e siècle est celui du rapprochement dans les relations entre la France et la Chine. En effet, les deux civilisations ont su nouer un dialogue interculturel parfois ambigu mais qui leur a permis de se reconnaître mutuellement de nombreuses valeurs communes.

3.1. Des valeurs révolutionnaires partagées de longue date :

Les intellectuels chinois du début du 20e siècle considèrent comme universelles les valeurs issues de la révolution française. Chen Duxiu cite en 1915 trois notions principales : les droits de l’homme, l’évolution et le socialisme qui sont pour lui « les trois grands principes de la civilisation moderne et contemporaine que les Français ont donnés à l’humanité. Sans la France, écrit-il dans un article de la revue la jeunesse dont il est le fondateur, le monde d’aujourd’hui serait encore plongé dans les ténèbres. » [19] Aussi les grands textes politiques des philosophes français des Lumières, dont on se souvient qu’ils avaient subi l’influence de la civilisation chinoise du 17e siècle via les jésuites, sont pour la première fois traduits et publiés en Chine et suscitent une multitude d’articles dans la presse chinoise. On peut citer le Contrat social et l’Emile de Rousseau ainsi que De l’esprit des lois de Montesquieu. Il en sera de même des grands écrivains français du 19e siècle tels Hugo et Zola.

F. Jullien fait remarquer qu’aux yeux des Chinois il est évident que « La Révolution française a été préparée par la Chine du 18e, et les idéologues français ont répondu à ce don initial par une sorte de contre-don, en rendant possible, à leur tour, la révolution de 1911 en Chine. » même si l’histoire des échanges culturels est sûrement plus complexe. [20] Il n’en reste pas moins que les nouvelles notions de révolution, souveraineté, liberté, permettent aux intellectuels chinois d’analyser sous un nouveau angle la situation de la Chine du début du 20e siècle. Une polémique existe même entre réformistes et révolutionnaires, les premiers se méfiant des suites de la révolution française et préférant une monarchie éclairée, les seconds menés par Sun Yat-sen penchant pour le modèle d’une république constitutionnelle. C’est en tout cas une véritable francophilie qui se développe dans le milieu intellectuel chinois révolutionnaire s’ouvrant aux idéaux de la révolution française. Les nombreux étudiants-ouvriers chinois qui séjournent en France à cette époque, y apprennent la lutte syndicale et politique, parmi eux, deux futurs grands dirigeants de la Chine, Zhou Enlai et Deng Xiaoping. Ils seront parmi les premiers membres du parti communiste chinois de France fondé à Paris en 1921 un an après la fondation du parti communiste français.
Un demi-siècle plus tard, sous la Chine communiste, après la révolution de 1949, on pourra observer un même enthousiasme des intellectuels français de gauche comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, dans les années 1950 et 1960 pour les valeurs révolutionnaires du régime maoïste. Puis, sous la révolution culturelle en 1966 c’est à nouveau l’histoire révolutionnaire de la France qui sera mis en avant par le gouvernement chinois avec le Commune de Paris prise comme modèle de dictature du prolétariat. C’est bien ainsi cette histoire révolutionnaire qui devient dans les relations franco-chinoises du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui une valeur commune aux deux pays.
Même si la France soutiendra jusqu’au bout le parti nationaliste (Guomindang) du général Chiang Kai-chek et devra quitter la Chine après la fondation de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949, ce n’est pas un hasard si elle se trouve être le premier pays occidental à reconnaître en 1964 la Chine révolutionnaire de Mao Zedong, la France Gaullienne de l’après-guerre partageant alors de nombreuses valeurs politiques avec la Chine maoïste.

3.2. Des valeurs politiques maintenues coûte que coûte :

Le geste historique du Général de Gaulle :

Le 27 janvier 1964 est publié simultanément à Paris et à Pékin le communiqué suivant :

« le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé d’un commun accord d’établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois ».

Fruit de « la raison et de l’évidence », afin de reconnaître « le monde tel qu’il est », selon les propres termes du Général de Gaulle, ce communiqué permit à la France d’être le premier grand pays occidental à nouer des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine.

Décidé dans son principe dès l’été 1963, ce texte fut le résultat de multiples rencontres, dont celle d’Edgar Faure, représentant personnel du Général de Gaulle, avec le Président Mao Zedong, et se concrétisa par l’installation en quelques semaines de la nouvelle représentation française à Pékin. Ancien Ministre de l’Education nationale, Lucien Paye, premier ambassadeur de France en République populaire de Chine, s’installa dans son poste le 27 avril 1964. Des consulats généraux ne seront ouverts que bien plus tard, respectivement en 1981, 1991 et 1998 à Shanghai, Canton et Wuhan.
Le décision historique du Général de Gaulle, geste politique par excellence, maintes fois salué par les dirigeants chinois, ouvrit non seulement la voie à une relation bilatérale diversifiée mais contribua également au retour de la Chine sur la scène internationale. C’est l’occasion pour les dirigeants chinois de se reconnaître dans la politique gaullienne basée sur le principe de l’indépendance. Alain Peyrefitte, reçu en Chine par le Premier Ministre Zhou Enlai, écrit dans un célèbre ouvrage [21] :

« L’indépendance tout est là. Parce que De Gaulle en a été le champion, les Chinois passent sur les opposition idéologiques pour l’honorer comme un maître. Zhou Enlai admire celui qui a pu mobiliser la résistance contre l’envahisseur ; celui qui a su, sans se départir de sa sérénité, prendre ses distances avec un ami très puissant ; celui qui a dénoncé la politique des blocs ; celui qui a payé d’exemple en dégageant son pays de la domination coloniale, pour ne pas refuser aux autres l’indépendance qu’il revendiquait pour lui-même.
(...) Dans cet échange diplomatique, c’est d’une reconnaissance au sens fort du terme qu’il s’est agi : la France et la Chine se sont mutuellement reconnues, comme deux nations qui n’admettaient pas que d’autres fussent les ordonnateurs de leur destin.
 »

Les événements de la seconde guerre mondiale, en particulier l’expérience tragique de l’occupation, allemande pour la France, étrangère et japonaise pour la Chine, auront ainsi rapproché politiquement les deux pays.

Le pragmatisme chinois de l’après De Gaulle :

Après la mort du Général de Gaulle, malgré l’arrêt brutal des relations diplomatiques sous la Révolution culturelle à partir de 1966, période pendant laquelle les oppositions idéologiques reprennent le dessus, l’important pour les Chinois comme pour les Français sera de maintenir une continuité dans ce rapprochement. Ce sera le cas avec la visite en Chine du Président Georges Pompidou en septembre 1973, premier chef d’Etat occidental à voyager officiellement en R.P.C. (le voyage du Président Nixon en février 1972 était une visite privée), et celle en France de Deng Xiaoping, alors vice-Premier Ministre, en 1975, première visite en Occident d’un haut dirigeant chinois depuis la création de la R.P.C. Cependant, l’approfondissement de la relation bilatérale entre la France et la Chine n’empêchera pas cette dernière de s’ouvrir aux autres puissances occidentales. Le Japon et les Etats-Unis établissent des relations diplomatiques avec la R.P.C. en 1972 et 1979. Dès 1966, l’Allemagne de l’Ouest, qui ne reconnaîtra la R.P.C. qu’en 1973, était devenue un partenaire commercial de la Chine prépondérant en Europe.

La raison en est que le gouvernement chinois tend à dissocier économie et politique. La France devient en 1964 pour la Chine un partenaire politique incontournable grâce à De Gaulle mais n’en devient pas pour autant un partenaire commercial exclusif, malgré la déclaration de principe faite par Zhou Enlai selon laquelle la Chine octroierait l’avantage commercial à la France à prix et qualités similaires. Au contraire, la Chine, de façon tout à fait pragmatique, cherche à diversifier ses approvisionnements. Sur un plan politique plus qu’économique, les visites en Chine dans les années quatre-vingt du Président Valéry Giscard d’Estaing en 1980 et du Président François Mitterrand en 1983 renforcent indéniablement la relation franco-chinoise. Aux yeux de la France, du partenaire politique au partenaire commercial, il n’y a qu’un pas que la Chine pourtant ne franchit pas nécessairement. A l’attitude idéologique ou tout au moins idéaliste de la France s’oppose l’attitude pragmatique de la Chine.

La brouille idéologique de 1989 :

De 1981 à 1994, les relations franco-chinoises, pour des raisons une nouvelle fois idéologiques se distendent et la France perd en conséquence beaucoup de parts de marché chinoises, au profit notamment de l’Allemagne. Non seulement l’économique ne suit pas nécessairement le politique comme le souhaiterait la France, mais le politique nuit à l’économique. N’est-il pas alors paradoxal de constater que c’est sous un gouvernement de gauche qu’un éloignement s’effectue entre la France et la Chine là où on aurait au contraire dû espérer un rapprochement ? Alain Peyrefitte émet l’hypothèse que les socialistes français se sont sentis trahis par l’ouverture de la Chine au capitalisme :

« Comment ces socialistes pourraient-ils admettre la démarche chinoise ? A leur yeux, la Chine a trahi deux fois l’idéal socialiste. Elle s’est résignée à admettre le capitalisme, mais sans faire aucun progrès vers les droits de l’homme et la démocratie à l’occidentale. Ils ressentent d’autant plus cette double faute des chinois, qu’ils avaient idéalisé la Chine rouge. Ils entendent la lui faire payer ; ou en tout cas, lui donner une leçon. » [22]

Aussi, les événements du printemps de Pékin de 1989 et la vente d’armes à Taiwan par le gouvernement français vont mettre la Chine et la France au bord de la rupture. En condamnant au grand jour la répression de Tian an men puis en décidant de livrer à la Chine « nationaliste » des frégates armés de missiles offensifs, la France de Mitterrand non seulement provoque un net refroidissement diplomatique entre les deux pays, mais rompt avec la politique ouverte en 1964 par De Gaulle de reconnaissance d’une Chine unique.

La signature d’un partenariat global entre les deux nations :

La visite à Pékin en avril 1994 du Premier Ministre Edouard Balladur, suivie en septembre par le voyage en France du Président Jiang Zemin qui effectuait son premier déplacement en Europe en tant que chef d’Etat, réconcilie les deux pays en ce trentième anniversaire de la reconnaissance de la Chine par De Gaulle. « La France est la première nation d’Europe occidentale à recevoir officiellement le n° 1 chinois depuis 1989, après avoir été celle dont les relations avec la Chine s’étaient le plus détériorées. » écrit A. Peyrefitte. [23]

A partir de 1995, le Président Jacques Chirac souhaite personnellement l’approfondissement et le renouvellement de la relation bilatérale, et sa politique chinoise se fait dans l’esprit de la reprise des relations entre Paris et Pékin en 1964 : pour Chirac comme pour De Gaulle, la Chine est une. La volonté du Président Chirac est concrétisée d’une part en février 1996 par le discours de Singapour, lors du premier sommet euro-asiatique, faisant de la relation franco-chinoise le moteur de la relation euro-chinoise et d’autre part en mai 1997 par sa première visite à Pékin en tant que chef d’Etat, fixant des objectifs ambitieux de rapprochement politique, économique et culturel et signant une déclaration conjointe pour un partenariat global tourné vers le 21e siècle. Un téléphone rouge a ainsi été établi entre les deux chefs d’Etats.
Les chefs d’Etat et les premiers ministres des deux pays ont échangé ces dernières années de multiples visites officielles : visite à Paris du Premier Ministre chinois Zhu Rongji en avril 1998, visite du Premier Ministre Lionel Jospin en septembre 1998, deuxième visite en France du Président Jiang Zemin en octobre 1999, deuxième visite officielle en Chine du Président J. Chirac en octobre 2000 à l’occasion du sommet euro-chinois sous présidence française, visite à Pékin du Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin en avril 2003, participation du Président Hu Jintao au sommet du G8 à Evian en 2003 sur l’invitation du Président J. Chirac, enfin visite officielle à Paris du Président chinois Hu Jintao en janvier 2004 et réciproquement visite officielle de J. Chirac en Chine en octobre 2004.

40 ans de relations diplomatiques :

La célébration le 27 janvier 2004 du quarantième anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine marquée à Paris symboliquement par l’illumination en rouge de la Tour Eiffel et par un grand défilé sur les Champs-Elysées, dans le cadre de « l’année de la Chine en France », est l’occasion de mettre en avant les nombreux points de vues politiques que partagent les deux pays.

La Chine et la France, en tant que membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, assument de lourdes responsabilités quant au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Les événements internationaux récents comme la gestion de « l’après 11 septembre », la lutte contre le terrorisme, la reconstruction de l’Afghanistan, la crise en Irak et la seconde guerre du Golfe ont permis de souligner ainsi les convergences franco-chinoises, en particulier dans le cadre onusien.
D’une part, les deux nations sont très attachées à leur politique extérieure d’indépendance. Ainsi, Jacques Chirac, lors de son séjour en Asie en octobre 2004 et de sa participation au sommet Europe-Asie, a promu un monde multipolaire où l’Europe et la Chine feraient contrepoids aux Etats-Unis par leur volonté respective d’indépendance.
D’autre part, elles ont des positions similaires sur nombre de sujets internationaux d’importance majeure, comme le confirme les propos de l’Ambassadeur de Chine en France, Zhao Jinjun :

« Elles préconisent l’une comme l’autre une démocratisation plus forte des relations internationales. Elles plaident toutes deux en faveur d’un monde marqué par la multipolarité politique, la pluralité économique et la diversité culturelle. Elles appellent unanimement au règlement des différends par le dialogue. Elles appuient de concert le renforcement du rôle des Nations Unies, la promotion du développement durable et l’intensification de la coopération Nord-Sud ». [24]

La volonté des dirigeants chinois comme français convergent ainsi dans l’idée de renforcer les échanges entre les deux pays non seulement dans l’intérêt des deux peuples, mais aussi dans celui du monde en y préservant la paix, la stabilité et la prospérité. Ainsi, Jacques Chirac, lors de son séjour en Asie en octobre 2004 et de sa participation au sommet Europe-Asie, a promu un monde multipolaire où l’Europe et la Chine feraient contrepoids aux Etats-Unis par leur volonté respective d’indépendance.

Les nombreuses déclarations qu’ils ont faites dans ce sens à l’occasion du 40ème anniversaire de la reconnaissance de la France par la Chine ont en outre toutes insisté, au-delà des enjeux politiques et économiques, sur l’amitié franco-chinoise.

3.3. Des valeurs amicales inébranlables :

Le Général de Gaulle confie à Alain Peyrefitte, à l’issue du Conseil des ministres du 22 janvier 1964, qu’avec la reconnaissance de la Chine, « nous allons tourner la page coloniale, celle des concessions en Chine comme celle de l’Indochine française. Cela veut dire que la France revient en tant qu’amie, et que nous pourrons aider la Chine dans la mesure de nos moyens. » [25] Contrairement à l’idée qui régnait sous la troisième République selon laquelle il fallait civiliser une race considérée comme inférieure par rapport à la France, la position du Général de Gaulle met au contraire à égalité toutes les nations, permettant de respecter la souveraineté nationale des peuples ainsi que leur droit à disposer d’eux-mêmes. C’est pourquoi sa parole eut tant d’impact en République populaire de Chine défendant elle aussi l’amitié entre les peuples.

Le Président Mao Zedong et le Premier Ministre Zhou Enlai qui manifestaient « une extrême considération » au Général de Gaulle, qui réciproquement admirait en « la Chine immense », un de ces « vrais pays », une « de ces vieilles nations avec de vrais hommes, des hommes fiers » [26], se préparaient à l’automne 1970 à accueillir en Chine le président français. Mais le destin en voulut autrement et la mort du Général de Gaulle en novembre 1970 provoqua une grande déception du côté des dirigeants chinois. C’est que la figure et l’action du Général de Gaulle s’inscrivaient dans une ancienne tradition d’amitié franco-chinoise.
Zhou Enlai déclare au même A. Peyrefitte reçu en Chine deux ans plus tard, se remémorant les années 1920 où il séjournait en France :

« Les Français sont très hospitaliers. Surtout le peuple français. Il n’y a pas de différences de races chez vous. En France, les races vivent entre elles sur le pied d’égalité. C’est chez vous que j’ai appris cela. Lorsque j’étais à Paris, j’ai eu l’impression d’y voir comme une exposition de toutes les races. Et les gens de toutes races peuvent se marier entre eux. » [27]

Le fait que deux des plus grands dirigeants chinois, Zhou Enlai et Deng Xiaoping, aient vécu leur jeunesse militante en France, reste hautement significatif dans la mémoire collective des Chinois. Cela renforce encore aujourd’hui un sentiment d’amitié entre les deux peuples. Ce sentiment s’enracine dans l’histoire des échanges intellectuels entre les deux nations présentant des affinités « pour tout ce qui a trait aux choses de l’esprit » et se portant « dans leur profondeur, sympathie et considération réciproques » selon les propos du Général de Gaulle [28] ; telles que le montrent historiquement la francophilie chinoise du début du 20e siècle ainsi que la sinophilie française du 18e siècle.

Aussi, les fâcheries diplomatiques que connaîtront la France et la Chine, sous la révolution culturelle en 1966, et surtout entre 1989 et 1994, sont à la mesure du respect amical que les deux nations se portent. Extrême exigence du côté français, extrême susceptibilité du côté chinois, particulièrement concernant le sujet des droits de l’homme dont la France se veut être la patrie, l’amitié doit s’entretenir dans une compréhension réciproque. Dans le cas contraire, les relations diplomatiques se détériorent très rapidement. Et si l’amitié n’entraîne pas forcément les échanges économiques, se plaçant en quelque sorte au-dessus de l’économie, les brouilles amicales par contre les bloquent inévitablement, au profit d’autres partenaires commerciaux comme l’Allemagne. Ce fut le cas en 1989, et c’est au bout de multiples efforts diplomatiques, la France s’engageant en 1994 à ne plus vendre d’armes à Taiwan, que les deux nations amies se réconcilient à l’occasion du trentième anniversaire de la reconnaissance de la Chine par la France, en faisant revivre le geste « amical » du Général de Gaulle. C’est un véritable apaisement qui s’ensuit dans les relations franco-chinoises ainsi qu’une nouvelle phase de leur développement. Le président J. Chirac choisit de ne plus évoquer publiquement le sujet devenu tabou des droits de l’homme, comme pour ne pas froisser les Chinois dans une sorte de délicatesse amicale au risque d’être critiqué du côté français.
Neuf ans plus tard, en avril 2003, un événement essentiel consolide la longue amitié des deux nations à savoir l’épidémie du SRAS pendant laquelle la Chine , totalement isolée au niveau international, recevra la visite du Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin ne renonçant pas à son voyage prévu de longue date malgré les circonstances risquées, là où ses homologues américains et anglais annulent leur déplacement. L’Ambassadeur de Chine en France, Zhao Jinjun, déclare ainsi :

« En avril 2003, à un moment difficile où le peuple chinois luttait contre le SRAS, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin a tenu à se rendre en visite en Chine à la date convenue. C’est là un signe qui montre que l’amitié sino-française est inébranlable. » [29]

Le fruit de cette longue amitié apparaît dans les échanges culturels qui s’ouvrent en 2003 avec « les années croisées » : octobre 2003 - juillet 2004, Année de la Chine en France ; octobre 2004 - juillet 2005, Année de la France en Chine.

Après avoir été pour la Chine une puissance ennemie au 19e siècle, la France est devenue, aux yeux des Chinois, « un ami sur lequel on peut compter », au-delà des enjeux économiques et politiques. L’exemple de l’éducation montre comment la France a accepté, au fil du temps, de changer son regard vis-à-vis de la Chine. L’éducation constitue en effet un des lieux de rencontre entre les deux nations qui sera essentiel dans le développement futur des relations franco-chinoises.

3.4. Des valeurs éducatives placées au centre des relations franco-chinoises :

Au début du 20e siècle, la remise en cause de la politique impérialiste française ainsi que la crise de valeurs générée par la guerre 14-18 amène la France à instaurer une véritable politique de coopération avec la Chine particulièrement sur le plan éducatif. Déjà en 1903, les jésuites avaient créé à Shanghai une université s’appelant significativement L’Aurore qui dispense en français un enseignement de haut niveau dans les domaines aussi variés que l’économie, le droit, la médecine et les sciences. Elle est subventionnée en partie par la concession française dont on sait que la politique est essentiellement culturelle : il s’agit en effet de former une élite chinoise favorable à la France. Dans la même lignée est crée en 1919 toujours à Shanghai un Institut technique franco-chinois. Dès la fin du 19e siècle, les gouvernements chinois et français offrent des bourses à de jeunes Chinois pour faire des études en France et une partie de l’indemnité de guerre que la Chine doit verser à la France à la suite de la révolution des boxers est affectée à la promotion de l’éducation. Dans les années 1910 et 1920, plusieurs milliers d’étudiants-ouvriers sont accueillis en France par le gouvernement dans le cadre d’un projet éducatif « Travail-Etudes » visant à envoyer des jeunes chinois en France qui travailleront en usine pour financer leurs études et connaître le monde ouvrier. Mais à l’arrivée la réalité est tout autre et bien peu sont ceux qui réussissent réellement à étudier, quand ce n’est pas au contraire les champs de bataille qui les attendent au moment de la guerre 14-18 ! Cependant, on compte parmi ces étudiants-ouvriers les futurs dirigeants de la Chine que sont Zhou Enlai et Deng Xiaoping qui n’oublieront pas cette expérience au moment de l’établissement de relations diplomatiques entre la France et la Chine.
En effet, dès 1964, les autorités chinoises ont invité des professeurs français à enseigner en Chine et envoyé des jeunes étudier en France. Malgré la période de rupture de la Révolution culturelle, depuis l’ouverture économique de la Chine, à partir de 1978, les relations franco-chinoises ont connu dans le domaine éducatif un formidable développement.

Relativisons cependant tout de suite en indiquant qu’un rapport de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) sur l’éducation en Chine, publié en décembre 2001, relève que la Chine consacre moins de 3 % de son produit intérieur brut (PIB) à l’éducation, tous niveaux confondus, le niveau moyen des pays de l’OCDE étant de 6,1 %. Dans ce cadre, notons de plus que la coopération éducative franco-chinoise ne concerne qu’une élite dans la population chinoise.
Il est ainsi vrai que la Chine et la France ont institué des consultations régulières en matière d’éducation et conclu des accords spécifiques sur la coopération éducative et la reconnaissance mutuelle des certificats et diplômes scolaires. A l’heure actuelle, on compte quelque 120 jumelages d’écoles supérieures et plus de 20 jumelages de lycées ou collèges. Les jeunes Français n’hésitent plus à parfaire leur formation par une année dans un établissement chinois, certaines des universités chinoises n’ayant rien à envier en matière d’excellence de ses programmes et de modernité de ses installations, aux universités d’Europe. En ce qui concerne l’accueil des étudiants chinois ce n’est que récemment que la France a rattrapé son retard quantitatif sur des pays attirant davantage les étudiants chinois comme les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Australie et le Japon.

Les étudiants chinois sont ainsi de plus en plus nombreux dans les universités et les grandes écoles françaises. De 1998 à 2002, le nombre d’étudiants chinois en France a explosé, étant multiplié par 9 en 4 ans. Les universités ont inscrit une grande majorité des ces étudiants (8 800 en 2002/2003), la moitié en premier cycle, principalement dans les disciplines littéraires et économiques. Les écoles d’ingénieurs et de commerce de la Conférence des grandes écoles comptent 1 200 étudiants chinois dans leurs différents programme de formation, soit en tout 10 000 étudiants chinois représentant 10 % des étudiants étrangers en France, en quatrième place derrière les pays du Maghreb. Selon l’agence Edufrance, les étudiants chinois devraient être un millier de plus chaque année à étudier dans l’hexagone, sur la période 2002 / 2005. [30]

L’enjeu de l’accueil de ces étudiants chinois est de taille puisque les étudiants d’aujourd’hui seront les chercheurs et les industriels de demain. Comme par le passé, la France mise sur la coopération éducative pour développer les échanges économiques avec la Chine. Cette politique française doit encore faire ses preuves puisque nous avons vu précédemment que les Chinois restaient très pragmatiques en matière d’échanges économiques. De plus nous avons vu quelle faible part du PIB chinois représente le domaine éducatif.

Par ailleurs, et c’est le point central, encore faut-il qu’il y ait une véritable politique de sélection. Le succès futur de cet accueil dépendra en effet de la capacité de la France à sélectionner les étudiants chinois sur des critères qualitatifs plutôt que quantitatifs, avec notamment pour but de limiter l’immigration clandestine. C’est la raison pour laquelle a été créé à Pékin en 2003 le Centre d’évaluation linguistique et académique (CELA) dont le rôle est de vérifier l’authenticité des diplômes et des certificats de pré-inscription dans un établissement français ainsi que la cohérence entre le niveau de français (test d’évaluation du français) et le parcours de formation. La création du CELA et de ses antennes a été rendue nécessaire à cause du fait que la moitié des étudiants chinois qui viennent en Occident sont des recalés du système d’enseignement supérieur chinois. La difficulté du concours d’entrée à l’université encourage en effet les étudiants chinois à s’expatrier.
Dans le cadre de cette coopération éducative, la diffusion de la langue française en Chine devient ainsi un enjeu majeur. La France mène en effet officiellement une politique francophone en Chine afin de promouvoir la diversité culturelle. La francophonie aurait-elle un avenir en Chine ?

3.5. Des valeurs francophones en plein essor :

Si la place de la langue française en Chine reste fort modeste au regard des chiffres : il y a davantage de jeunes Français qui apprennent le chinois dans le primaire et le secondaire en France (7 700 élèves ont été recensés à la rentrée 2002-2003) que de jeunes Chinois étudiant le français en Chine (2 865 élèves dans 28 établissements sur l’ensemble du territoire chinois) [31] ; ceci s’expliquant par le fait que l’anglais est la seule langue obligatoire enseignée au collège et au lycée ; il n’en reste pas moins que depuis quelques années le français connaît un très fort développement en Chine, comme nous le verrons par la suite.

C’est le résultat bien sûr de la croissance des échanges bilatéraux entre les gouvernements français et chinois particulièrement dans le domaine éducatif. Le français est ainsi enseigné dans 215 établissements chinois avec l’appui de plus 160 lecteurs francophones. L’enseignement du français en Chine, comme l’enseignement du chinois en France, permet aux deux pays de tisser des liens d’amitiés et d’accroître les coopération bilatérales. De nombreuses associations comme « l’Association chinoise des professeurs de français » ou « l’Association des chercheurs chinois » ayant étudié en France, participent à cette coopération.

Le fait le plus significatif de cette politique francophone est la pleine expansion dans toute la Chine du réseau des Alliances Françaises, depuis celle qui a été créée à Pékin en 1995. Actuellement au nombre de 9 : Pékin, Shanghai, Canton, Wuhan, Nankin, Chengdu, Xi’an, Hong-kong et Macao ; elles sont amenées à augmenter de 2002 à 2006 selon un plan de développement précis visant à disposer « d’un maillage cohérent du territoire chinois » selon les termes de Michel Grenié, attaché de coopération linguistique au Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France à Pékin de 1999 à 2003. [32]

Les Alliances Françaises constituent tout d’abord un nouvel outil de la coopération éducative franco-chinoise. D’une part en promouvant les études universitaires en France ; d’autre part en développant de véritables filières francophones comme c’est le cas à Shanghai et Canton.

Elles sont ensuite une marque de la présence française en Chine. Comme l’affirme Alain Rechner, Délégué Général de l’Alliance Française de Paris en Chine de 2002 à 2006 : « les Alliances Françaises de Chine sont de plus en plus les véritables postes avancés de la présence de la France en Chine. Elle joue déjà un rôle, en particulier, dans la préparation linguistique des personnels qui auront à organiser les futurs Jeux Olympiques de Pékin en 2008. » [33]Quand on sait que la langue de Pierre de Coubertin est précisément l’une des langues officielles des J.O., on ne doute pas de l’importance que le français va prendre d’ici 2008.

Enfin si les Alliances Françaises sont d’abord des centres d’enseignement de la langue française, elles ont aussi une forte activité culturelle permettant la diffusion de la culture française en Chine ainsi que la création d’un environnement francophone. Elles créent des bibliothèques ou médiathèques, organisent des activités visant à favoriser l’apprentissage de la langue par contact avec des artistes - concertistes et peintres notamment, ou avec des conférenciers renommés au cours de tournées culturelles ou d’événements culturels particuliers. Par exemple du 13 au 20 mars 2004 à l’occasion de la 9e semaine de la langue française et de la Francophonie, a été organisée par la Direction générale de l’Alliance Française de Pékin en collaboration avec le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France en Chine, une semaine culturelle intitulée « Art et Francophonie » avec projection de film, rencontre avec des artistes francophones, concerts de musique, etc.

Parallèlement à cette diffusion officielle de la culture francophone par le biais des Alliances Françaises, on constate ainsi en Chine une diffusion nouvelle de la littérature française avec la traduction ou la retraduction des grands classiques aussi bien que des romans contemporains. Le public chinois découvre des auteurs aussi variés que Marcel Proust, René Char, Marguerite Duras, Michel Butor, Michel Foucault et bien d’autres encore. Toutes ces publications influencent le milieu intellectuel chinois et participe au renouveau de la littérature chinoise en Chine et en dehors de la Chine. On commence à parler d’un roman francophone chinois. Plusieurs écrivains d’origine chinoise vivant en France y publient des romans écrits directement en français et rencontrent un vif succès : François Cheng et Dai Sijie sont les plus connus. On peut citer aussi Gao Xingjian, prix Nobel 2000, qui continue d’écrire en chinois bien qu’il soit réfugié en France depuis 1988. Se trouve ainsi renoué un dialogue interculturel entre la France et la Chine aussi intense que dans les années 1920.

Le choix de la langue française par ces romanciers dont la langue maternelle est le chinois implique d’une part une valorisation de la culture française : « C’est que, adopter le français, c’est aussi adopter certaines valeurs dont les mots sont porteurs et que, même en traduction, la littérature française véhicule également (...). » écrit Muriel Détrie. [34] Les auteurs chinois se trouvent en effet influencés par un système de valeurs prônant le droit à la liberté et l’individualisme.

D’autre part, ce choix conduit à une sévère critique de la Chine moderne par la redécouverte d’une Chine traditionnelle, tel le personnage du roman La Montagne de l’âme qui voyage dans un monde chinois atemporel renouant avec un taoïsme ancien aux antipodes du communisme révolutionnaire. Les lecteurs français se trouvent ainsi plongés dans un univers aux valeurs sinon opposées à la culture française du moins différentes, faites d’harmonie et de sagesse.

Les auteurs de ces romans dont les personnages se trouvent en pleine crise identitaire, puisent à la fois dans les cultures française et chinoise pour se réconcilier avec leur communauté d’origine et celle du public francophone qui accueille avec le plus grand intérêt la Chine atemporelle et spirituelle qu’ils présentent.

L’écartèlement entre deux cultures, deux pays, deux systèmes de valeurs se transforme chez ces écrivains en une véritable force créatrice qui transcende au moyen de la langue française l’éloignement des langues et des cultures chinoise et française. Ils ont réalisé dans leur œuvre le passage d’un monde de signes à un autre, ne résistant plus l’un à l’autre mais au contraire interférant constamment l’un avec l’autre, dans un harmonieux métissage culturel.

3.6. Bilan d’une politique étrangère :

A travers donc la diffusion de ces valeurs francophones permise à la fois par un rapprochement amical sans précédent entre la France et la Chine et une politique active en matière diplomatique, culturelle et éducative, nous voilà renvoyés à la problématique de départ, celle du choc de deux civilisations dont la longue histoire, depuis les jésuites du 17e siècle, semble avoir atteint aujourd’hui un âge de maturité.

Les civilisations chinoise et française se sont développées dans l’ignorance l’une de l’autre tout en partageant la même prétention à l’universalité. Après une première rencontre marquée à la fois par une fascination et une incompréhension réciproques, des affrontements violents en ont résulté avant que la reconnaissance de valeurs communes permette un rapprochement entre ces deux civilisations qui entretiennent aujourd’hui des regards croisés conduisant peu à peu au brassage et au métissage des cultures française et chinoise.

Dans cette historique de la présence française en Chine que nous avons essayé de retracer ici, il apparaît que le regard de la France contemporaine sur la Chine a changé, non pas tant du fait d’une volonté française - ayant rompu avec son passé colonial - que d’un profond désir chinois de sortir de l’ombre et de montrer au grand jour les fruits de leur révolution faite au prix de tant d’efforts et de sacrifices. La civilisation chinoise, ayant longtemps souffert d’un complexe d’infériorité face à la technologie occidentale est aujourd’hui fière, grâce aux transferts des savoir-faire entre Occident et Orient, de rayonner à nouveau dans le monde, non pas dans le sens d’une domination mais dans celui d’être elle-même et de le rester, à la fois fidèle à une tradition multimillénaire et ouverte aux changements de plus en plus rapides que connaît la planète.

Aux yeux des Occidentaux, la Chine reste une énigme. A la fois idéaliste et pragmatique, communiste et capitaliste, fermée et ouverte au monde, elle semble choisir ses multiples partenaires internationaux en fonction de ce qu’ils sont et de ce qu’elle peut en apprendre. Opportunisme dira-t-on ? Ou extraordinaire faculté d’adaptation ? Ou tout simplement réalisme ? En tout cas, la relation qu’elle entretient avec la France ne ressemble à aucune autre de ses relations avec les autres pays.

La France n’a jamais vraiment réussi à devancer ses voisins occidentaux dans les échanges économiques avec la Chine. Elle a même accumulé un retard important. Troisième fournisseur européen de la Chine, loin derrière l’Allemagne et la Grande- Bretagne, la France n’est actuellement que le quatorzième partenaire commercial de la Chine. C’est pourquoi le président Jacques Chirac, en se rendant en Chine en octobre 2004 accompagné par une cinquantaine de chefs d’entreprise français, a donné à sa visite une forte tonalité économique. Voulant profiter de l’excellente relation politique actuelle entre les deux pays, il a ainsi appelé les entreprises françaises à se lancer à la conquête du marché chinois en espérant favoriser l’activité économique et l’emploi en France. « La croissance chinoise est une chance pour la France » a déclaré le président français, tout en admettant qu’il restait « beaucoup à faire » pour porter les relations économiques « au niveau d’excellence de nos relations politiques ». [35]

Mais est-ce seulement ce que la Chine attend de la France ? Les valeurs universelles contenues dans une Francophonie vidée de tout désir impérialiste ne sont elles pas en mesure de séduire davantage l’ancienne civilisation chinoise ? En effet, sur le plan « des choses de l’esprit » selon l’expression gaullienne, la France francophone semble occuper une place à part aux yeux des Chinois. Et en chinois l’esprit et le cœur sont un même caractère. C’est ainsi au nom de l’amitié que la France et la Chine ont décidé d’entrer ensemble dans le 21e siècle qui fera sans aucun doute de cette dernière une grande puissance mondiale sinon la première puissance. Quel rôle jouera alors la France ? Sera-t-elle pour la Chine le pays des droits de l’homme, la patrie de la pensée et des arts, la puissance technologique ou encore la partisane de la paix dans le monde ou bien seulement un partenaire commercial comme les autres ?

C’est en s’appuyant sur l’amitié et le partage de certaines valeurs politiques que le président Jacques Chirac souhaite faire de la France un « partenaire de référence » de la Chine dans le domaine économique. De ce fait, les positions prises sur le sujet des droits de l’homme paraissent ambiguës, d’un côté la France se démarque des autres puissances occidentales en proposant la levée de l’embargo sur les armes imposé à la Chine par les Européens après la répression de 1989, de l’autre côté elle continue de faire pression sur la Chine concernant les prisonniers politiques. Les droits de l’homme sont évoquées publiquement mais discrètement. Au vu des récentes déclarations présidentielles tournées vers l’économie, on peut se demander si cette prudence diplomatique n’est pas destinée à ne pas froisser le partenaire commercial plutôt que l’ami chinois. Car telle semble être la politique étrangère de la France vis-à-vis de la Chine tout le long de l’histoire de la relation entre ces deux pays : mettre sur un même plan les enjeux politiques et les enjeux économiques en plaçant les premiers au service des seconds. Au-delà de la question de fond que cela soulève concernant les rapports entre le politique et l’économique, il faut se demander si cette politique étrangère est efficace, particulièrement à l’égard de la Chine qui tend à séparer ces deux domaines. Il s’agit en effet pour les Chinois d’abord de développer l’économie et de s’en donner les moyens, les conséquences au niveau politique suivront naturellement. Les droits de l’homme sont vus comme une conséquence du développement et non une condition. Ni l’amitié, ni la tolérance politique ne feront vendre des avions Airbus, des TGV ou des réacteurs nucléaires. La Chine applique en matière économique le plus stricte réalisme, choisissant les partenaires commerciaux en fonction de leur compétitivité sur le marché mondial.

Car la Chine semble aujourd’hui vouloir prendre sa revanche sur l’histoire et être déterminée à faire tourner le monde autour de son Empire du Milieu...


[1Claude Hagège, Le français histoire d’un combat Editions Michel Hagège, 1996, p.90

[2Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue française, Editions Desjonquères

[3Louis-Jean Calvet, La guerre des langues et les politiques linguistiques, Hachette Littérature, 1999, p. 72.

[4Jacques Gernet, Le monde chinois Ed. Armand Colin / VUEF, Paris, 2003, p.453.

[5Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations Odile Jacob, Paris, 1997

[6François Jullien, Thierry Marchaisse, Penser d’un dehors, la Chine Ed. du Seuil, 2000

[7Il s’agit d’un extrait de l’édit paru dans la préface d’un ouvrage ancien traduisant du latin les écrits du père De Prémare : Vestiges des principaux dogmes chrétiens, Paris 1878, bureau des annales de philosophie chrétienne, préface, XII, XIII.

[8Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de Chine, Editions Desjonquères, Paris, 2001, page 64

[9C. Hagège, Op. cit., p.91

[10Lettres, Op. cit., p.139

[11Jullien, Op. cit., p.235

[12F. Jullien, Op.cit., p. 212 , 213, 214.

[13Montesquieu, L’esprit des lois, livre VIII, chap. XXI, cité par F. Jullien

[14Préface des Lettres édifiantes et curieuses, par I. et J-L. Vissière, déjà cité, p. 22.

[15Muriel Détrie, France - Chine Quand deux mondes se rencontrent Gallimard 2004, témoignages et documents, p.100.

[16J. Gernet, Op. cit., p.505

[17Les grands dossiers de L’Illustration, la Chine, histoire d’un siècle 1843-1944, Le livre de Paris, 1987, p.153.

[18M. Détrie, Op. cit., p. 56.

[19Cité par M. Détrie, Op. cit., p.100-101.

[20F. Jullien, Op. cit., p. 219.

[21Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera... le monde tremblera Fayard, Paris, 1974, p. 59 et 67.

[22Alain Peyrefitte, La chine s’est éveillée France Loisirs, Paris, 1997, p.223, 224.

[23Op. cit., p.267.

[24Cité dans la Revue commémorative officielle du 40ème Anniversaire de la reconnaissance de la Chine par la France, Agence Kas Editions, 2004, p.8.

[25Op. cit., p.25.

[26Op. cit. p.38.

[27A. Peyrefitte, 19 Quand la Chine s’éveillera..., op.cit., p.63.

[28C. de Gaulle, La Chine de toujours, op.cit.

[29Revue pour le 40e anniversaire, p.8.

[30Tous ces chiffres sont tirés de La lettre d’Egide, numéro 32, octobre 2003.

[31Chiffres tirés de la Revue pour le 40ème anniversaire, p.102.

[32Nous nous appuyons ici sur des documents consultés à l’Alliance Française de Pékin.

[33D’après un entretien avec Alain Rechner en mars 2004.

[34Existe-t-il un roman chinois francophone ?, Muriel Détrie, Magazine littéraire n°429, mars 2004.

[35cf Le monde du 09 octobre 2004.

Messages

  • très édifiante, cette histoire des relations sino-française ou franco-chinoise. la france aura toujours cet aura qui lui permet de passer où elle veut.... et d’en retirer des gains. la preuve en est la venue de chirac en chine accompagné d’hommes d’affaires. il ne faut pas oublier l’influence grandissante de la langue française dans ce pays (on y voit l’apparition de boucheries "françaises", de toute la symbolique qui est en relation avec ce pays), et l’action bénéfique de l’alliance française.

    FAYCAL CHRAITI (TUNISIE)

  • Je me permets de renvoyer au texte de la conférence de presse du général de Gaulle du 31 janvier 1964, quand il annonça que la France reconnaissait la Chine de Mao http://www.charles-de-gaulle.org/reconnaissance_chine/07_conf_de_presse_01.htm . On n’a pas tous les jours l’occasion de lire du si bon français, et des idées si justement dites.

    Petite citation, ce qu’il faut savoir de la Chine, dit par le Général :

    " Nous allons parler de la Chine.

    De multiples questions m’ont été posées. Je répondrai à tout le monde en même temps, en expliquant ce qu’il en est. La Chine, un grand peuple, le plus nombreux de la terre ; une race, où la capacité patiente, laborieuse, industrieuse, des individus a, depuis des millénaires, péniblement compensé son défaut collectif de méthode et de cohésion et construit une très particulière et très profonde civilisation ; un très vaste pays géographiquement compact quoique sans unité, étendu depuis l’Asie Mineure et les marches de l’Europe jusqu’à la rive immense du Pacifique, et depuis les glaces sibériennes jusqu’aux régions tropicales des Indes et du Tonkin ; un Etat plus ancien que l’Histoire, constamment résolu à l’indépendance, s’efforçant sans relâche à la centralisation, replié d’instinct sur lui-même et dédaigneux des étrangers, mais conscient et orgueilleux d’une immuable pérennité, telle est la Chine de toujours.

    Son entrée en contact avec les nations modernes lui fut très rude et très coûteuse. En un siècle, de multiples interventions, sommations, expéditions, invasions, européennes, américaines, japonaises, lui valurent autant d’humiliations et de démembrements. Ces terribles secousses nationales, ainsi que la volonté des élites de transformer coûte que coûte leur pays pour qu’il parvienne à la même puissance et à la même condition que les peuples qui l’avaient opprimé, ont mené la Chine à la révolution. Sans doute, le maréchal Tchang Kaï-chek - à la valeur, au patriotisme, à la hauteur d’âme de qui j’ai le devoir de rendre hommage, certain qu’un jour l’histoire et le peuple chinois ne manqueront pas d’en faire autant, le maréchal Tchang-Kaï-chek, après avoir conduit la Chine à la victoire alliée qui scella dans le Pacifique la Deuxième Guerre mondiale, avait-il tenté de canaliser le torrent. Mais les choses en étaient au point qu’elles excluaient tout, sauf l’extrême. Dès que les Etats-Unis, qui avaient prêté au Maréchal le concours direct de leurs forces sur le continent, durent renoncer à le lui laisser, il se replia sur Formose et le régime communiste, longuement préparé par Mao Tsé-toung, établit sa dictature. Il y a quinze ans de cela. ..."