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Edito : "Fais ce que je dis mais pas ce que je fais, et n’en parle pas."

Citation de Pascal Baudry concernant la mentalité française.

mercredi 1er novembre 2006, par Jean Dubois

Voici l’édito sur le mois d’octobre 2006 faisant tomber quelques masques... français !

Dans son dernier livre "L’étrangeté française" (Seuil, 2006), le chercheur Philippe d’Iribarne qui a si bien décrit "la logique de l’honneur" en France dans un précédent ouvrage, voit dans la contradiction entre le "dire" et le "faire" une caractéristique de la société française :

"L’opposition entre ce qu’on fait "en théorie" et ce qu’on fait "en pratique", entre les principes solennellement affichés et les arrangements qui y dérogent, l’habitude d’en prendre et d’en laisser quand il s’agit d’appliquer les règles, constituent des traits bien connus de la société française. On y parle de "grève du zèle" quand certains appliquent vraiment les règlements, et l’étendue des troubles qui en résulte montre à quel point ces règlements n’ont pas été conçus pour être appliqués." (p.129)

Cette contradiction est aussi mise en évidence par Pascal Baudry dans son livre téléchargeable gratuitement "Mais bon ! Essai sur la mentalité française" où l’auteur se livre à une psychanalyse collective en décrivant une schizophrénie culturelle propre à la France consistant à dire une chose et à en faire une autre, attitude nourrie par "un consensus implicite pour maintenir collectivement une certaine façon de voir les choses". Il voit ainsi dans l’explosion des banlieues survenue il y a tout juste un an un symptôme de cette schizophrénie.

"Dans les familles schizophréniques, c’est l’enfant dit le plus "sensible" (en fait le plus perceptif de la fausseté ambiante) qui pète les plombs le premier. Acceptant son statut de malade désigné, de "fou", il permet aux membres de la famille de se croire sains. De la même manière les "banlieues sensibles" ont pété en premier, et le reste du corps social a pu se croire en bonne santé (et à l’abri)."

Mais face au regain de violences dans les banlieues depuis le début de l’automne, la "France d’en haut" pourra-t-elle porter encore longtemps le masque de l’indifférence devant l’urgence des cris au secours de la "France d’en bas" ? Si le malaise du peuple face à "la bonne santé" des élites se manifeste de façon extrême dans la révolte des quartiers sensibles, il apparaît aussi dans le succès, montré par les sondages, des candidats à l’élection présidentielle de 2007 tenant des discours de plus en plus populistes.

L’idée de jurys populaires pour contrôler les élus avancée par Ségolène Royale ne met-elle pas en évidence la fausseté du lien de confiance entre les citoyens et leurs représentants ? Ce sont les fondements mêmes de la démocratie qui sont remis en cause aussi bien dans l’expression de cette idée que dans ce qu’elle révèle de la fracture démocratique existant aujourd’hui entre les électeurs et les élus.

Que ce soit à l’intérieur de l’hexagone ou à l’extérieur, la France donne aux yeux du peuple français et des peuples du monde une représentation bien fausse relevant davantage du théatre (ou de l’opéra chinois) que de la démocratie !

Ainsi, la condamnation par la France de l’essai nucléaire de la Corée du Nord (en soi bien sûr condamnable) est en ce sens typique d’une double attitude. En effet, le programme de simulations des essais nucléaires français présenté pour la première fois dans un rapport parlementaire du 15 décembre 1993 sous le nom de "Préparation à la limitation des essais nucléaires" ou PALEN, constitue une violation du traité de non-prolifération dont l’article VI ratifié par la France le 1er juillet 1992, prévoit que les puissances nucléaires s’engagent à négocier la fin de la course aux armes nucléaires.

L’Observatoire des armes nucléaires françaises estime que le système de simulation, et notamment le laser Mégajoule, violent les traités d’interdiction des essais et de non-prolifération en ce sens qu’il oriente les recherches militaires vers la conception d’armes nucléaires à fusion pure.

Or, le premier tir du laser Mégajoule à pleine énergie (1,8 MJ) est prévue pour 2010 !

Certes, parmi les puissances nucléaires, ce paradoxe n’est pas seulement français, mais la France possède l’art de porter des masques et de les interchanger (comme dans le fameux opéra chinois) lorsque, par exemple, son représentant politique numéro 1 affiche un masque commercial pour se rendre en visite officielle dans la puissance économique montante de ce début de siècle.

En effet, Jacques Chirac, pour sa quatrième visite d’Etat en Chine dont la croissance économique est supérieure à 10% depuis quatre ans, mais dans laquelle les parts de marché françaises ne représentent que 1,4% (contre 4% pour l’Allemagne), a aussi porté le masque de l’écologiste.

Lisons ses déclarations faites à l’Université de Pékin le 27 octobre devant des centaines d’étudiants.

" La Chine, dont chacun admire la croissance, est le premier émetteur mondial d’oxyde de soufre et le deuxième émetteur de CO2. (...) Une crise écologique majeure s’annonce pour demain. (...) Les décisions et les choix de la Chine auront - du fait de sa taille et de sa croissance - un impact considérable sur le réchauffement de notre planète et la préservation des équilibres environnementaux. (...) Nous savons que le modèle industriel actuel, fondé sur l’exploitation sans retenue de l’environnement et le gaspillage des ressources naturelles, ne peut être appliqué à la planète entière sans nous mettre en grave danger."

Il est vrai que la France n’utilise plus de charbon et a de plus fait sa révolution industrielle il y a bien longtemps... Et puis avec l’énergie nucléaire, la France ne pollue que le futur et pas le présent, que les espaces lointains - personne n’a oublié d’ailleurs dans cette partie du monde entourant l’océan pacifique la reprise des essais nucléaires en 1995 décidée en force par "Jacquot l’écolo" - et pas le territoire français, quoi que...

Pendant ce temps en effet en France, on convoque le 6 décembre prochain au tribunal correctionnel de Bordeaux le porte-parole du réseau Sortir du nucléaire et président de l’association "Tchernoblaye" Stéphane Lhomme pour avoir "résisté avec violence" à un policier. Quel crime a-t-il réellement commis ? Celui d’avoir occupé pendant quatre heures un échafaudage dans la cour du même tribunal afin de tenter en vain d’obtenir une date d’audience pour une plainte déposée il y a trois ans par Tchernoblaye contre EDF. Tchernoblaye accuse en effet EDF d’avoir fait fonctionner la centrale nucléaire du Blayais, au nord de la Gironde, pendant près de six mois, du 1er avril au 25 septembre 2003, sans autorisation de prélèvements et de rejets (eau chaude, produits chimiques) dans l’estuaire de la Gironde.

Par ailleurs, le samedi 28 octobre environ 4000 personnes ont manifesté dans la Manche contre un projet de ligne à très haute tension (THT) qui doit acheminer l’électricité du futur réacteur nucléaire EPR de Flamanville (Manche) vers le sud. "Construire un EPR dans le nord de la Manche pour envoyer l’électricité jusque dans le Maine c’est d’une stupidité notoire. Et les effets des champs électromagnétiques d’une THT sur la santé des hommes et des animaux sont reconnus", a affirmé Didier Angers du Réseau Sortir du nucléaire.

Jacques Chirac n’a pas oublié non plus d’interchanger son masque d’écologiste avec le masque traditionnel de défenseur universel des droits de l’homme en invitant les Chinois à puiser dans l’histoire de France des inspirations pour trouver le chemin vers la démocratie et les droits de l’homme.

"Certaines convictions françaises peuvent nourrir les réflexions de votre pays.(...) Si la Chine suit naturellement le chemin propre au génie historique de son peuple et à sa très ancienne culture, notre modèle républicain, marqué par les idéaux des Lumières et les valeurs universelles de la Révolution française, peut être une source d’inspiration et d’appui dans cette marche vers la démocratie et les droits de l’homme".

Mais c’est oublier d’une part que l’histoire des relations entre la France et la Chine ne s’est pas faite dans un seul sens : si la Chine a été influencée par les Lumières françaises, la France a aussi été marquée par la découverte de la civilisation chinoise grâce aux Jésuites français à partir du 17ème siècle ; et d’autre part que si les révolutionnaires chinois étudièrent l’histoire française de la révolution de 1789, ce fut pour mieux en constater la contradiction interne tel que l’analysa en son temps l’ancien premier ministre chinois Zhou Enlai :

« C’est le grand écart entre les principes d’égalité, de liberté, de fraternité de la Révolution Française, et le colonialisme d’Outremer de la France, qui m’a fait prendre conscience de la nécessité absolue d’une révolution en Chine. » [1]

Mais contrairement à "Jacques a dit", ce jeu auquel ont joué tous les enfants français, notre Jacques national pourrait répondre : "Ecoutez ce que je dis, ne faites pas ce que je fais et silence !", silence qu’il a maintenu devant les étudiants chinois à l’Université de Pékin lorsque quelqu’un lui a demandé de commenter le "non" des Français au référendum de 2005 sur la constitution européenne... [2] Les jeunes Chinois n’avaient probablement pas vu la fameuse émission télévisée précédant le vote du 29 mai pendant laquelle le Président avait rencontré en direct une assemblée de jeunes Français devant lesquels il s’était résigné à dire : "Je ne vous comprends pas !".

Pour une fois, la télévision, manquant si souvent d’authenticité, comme nous le rappelle le discours du journaliste américain Edward R. Murrow , avait fait tomber les masques !

L’expression du malaise des jeunes Français, ce n’est pourtant pas du chinois Monsieur Chirac !


[1Cité par Han Suyin dans sa préface à l’ouvrage Les grands dossiers de l’Illustration, Le livre de Paris, 1987.

[2Témoignage rapporté à l’AFI par Si tu bei chen, journaliste au Xinjingbao, le nouveau journal de Pékin.