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Le prophète par Khalil Gibran

La parole spirituelle d’un poète libanais du vingtième siècle dans le contexte de la guerre au Liban d’aujourd’hui.

vendredi 4 août 2006, par Jean Dubois

Le crime contre l’humanité le plus inacceptable reste bien le sacrifice d’enfants innocents comme l’a montré le drame de Cana lors du bombardement du village libanais par un raid israélien le 30 juillet dernier.

Où se trouve donc la justice lorsque l’Etat Hébreu bénéficie dans son offensive d’une certaine tolérance occidentale complice et lorsque le Hezbollah de l’autre côté utilise cyniquement les civils comme bouclier humain jouant avec l’impact médiatique sur l’opinion mondiale de la tragédie du peuple libanais ?

Dans ce contexte, nous choisissons ici de partager un texte spirituel sur la notion de crime (extrait du livre "Le prophète") du célèbre poète libanais Khalil Gibran (1883-1931) qui déjà à son époque dénonçait l’instrumentalisation politique du Liban par les puissances étrangères, pays qui a notamment mêlé son destin avec la France et la francophonie :

"Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui y sévissent. J’ai mon Liban avec les rêves qui y vivent.

Votre Liban est un noeud politique que les années tentent de défaire. Mon Liban est fait de collines qui s’élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré.

Votre Liban est un problème international tiraillé par les ombres de la nuit. Mon Liban est fait de vallées silencieuses et mystérieuses dont les versants recueillent le son des carillons et le frisson des ruisseaux."

Le prophète

Alors un des juges de la cité se leva et dit, Parle-nous du Crime et du Châtiment.
Et il répondit, disant :

C’est quand votre esprit erre au gré du vent,

Que vous, seul et imprudent, causez préjudice à autrui et par conséquent à vous-même.

Et pour ce préjudice, vous devez frapper et attendre dans le dédain à la porte des élus.

Comme l’océan est votre moi-divin ;

Il demeure à jamais immaculé.

Et comme l’éther il ne soulève que ceux qui ont des ailes.

Comme le soleil est votre moi-divin ;

Il ne sait rien des tunnels de la taupe, ni ne cherche dans les trous des serpents.

Mais votre moi-divin ne réside pas seul dans votre être.

Beaucoup en vous est encore humain, et beaucoup en vous n’est pas encore humain,

Mais comme un nain informe qui marche endormi dans la brume, à la recherche de son propre éveil.

Et de l’humain en vous je voudrais parler maintenant.

Car c’est lui et non votre moi-divin, ni le nain dans la brume, qui connaît le crime et le châtiment du crime.

Souvent je vous ai entendu parler de celui qui a commis une faute comme s’il n’était pas l’un de vous, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.

Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun d’entre nous,

De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu’il y a aussi en nous de plus vil.

Et de même qu’une seule feuille ne jaunit qu’avec l’assentiment silencieux de l’arbre tout entier,

Le fautif ne peut commettre de fautes sans la volonté secrète de vous tous.

Comme une procession, vous marchez ensemble vers votre moi-divin.

Vous êtes le chemin et les voyageurs.

Et lorsque l’un de vous chute, il chute pour ceux qui sont derrière lui, les prévenant de la pierre qui l’a fait trébucher.

Oui, et il tombe pour ceux qui sont devant lui qui, bien qu’ayant le pied plus agile et plus sûr, n’ont cependant pas écarté la pierre.

Et ceci encore, dussent ces mots peser lourdement sur vos cœurs :

Le meurtre n’est pas inexplicable pour celui qui en est la victime.

Et celui qui a été dérobé n’est pas irréprochable d’avoir été volé.

Et le juste n’est pas innocent des méfaits du méchant,

Et celui dont les mains sont pures n’est pas intact des actes du félon.

Oui, le coupable est souvent la victime de celui qu’il a blessé.

Et plus souvent encore, le condamné porte le fardeau de l’innocent et de l’irréprochable.

Vous ne pouvez séparer le juste de l’injuste et le coupable de l’innocent ;

Car ils se tiennent unis devant la face du soleil, comme le fil noir et blanc tissés ensemble.

Et quand le fil noir rompt, le tisserand examine le tissu tout entier, ainsi que son métier.

Si l’un d’entre vous mène devant le juge la femme infidèle,

Qu’il mette aussi en balance le cœur de son mari, et mesure son âme avec circonspection.

Et que celui qui voudrait fouetter l’offenseur, considère l’âme de celui qui est offensé.

Si l’un de vous punit au nom de la droiture et plante sa hache dans l’arbre tordu, qu’il en regarde les racines ;

Et en vérité, il trouvera les racines du bien et du mal, du fécond et du stérile, entremêlées ensemble dans le cœur silencieux de la terre.

Et vous, juges qui voulez être justes.

Quel jugement prononcez-vous à l’encontre de celui qui, bien qu’honnête en sa chair est voleur en esprit ?

Quelle sanction imposez-vous à celui qui tue dans la chair alors que son propre esprit a été tué ?

Et comment poursuivez-vous celui qui dans ses actes trompe et oppresse,

Mais qui est lui-même affligé et outragé ?

Et comment punirez-vous ceux pour qui le remords est déjà plus grand que leurs méfaits ?

Le remords n’est-il pas la justice rendue par cette loi même que vous voulez servir ?

Cependant, vous ne pouvez pas infliger le remords à l’innocent ni en libérer le cœur du coupable.

Inconsciemment il appellera dans la nuit, afin que les hommes se réveillent et se considèrent.

Et vous qui voulez comprendre la justice, comment le ferez-vous sans regarder toutes choses en pleine lumière ?

Alors seulement vous saurez que l’homme droit et le déchu sont un seul homme debout dans le crépuscule, entre la nuit de son moi-nain et le jour de son moi-divin.

Et que la clef de voûte du temple n’est pas plus haute que la pierre la plus profonde de ses fondations.

Messages

  • Ce texte de Gibran est tout à fait approprié. C’est l’évidence qui danse. J’ajoute une citation de Melville dans Moby Dick :
    "... et que Dieu ait pitié de nous, presbytériens et païens, car, en quelque sorte, nous avons tous la tête sérieusement fêlée, et il commence à se faire temps qu’on nous la racommode."

    Pierre Le Sable.

  • Je connais le texte, mais en arabe. Cet extrait est tout à fait d’actualité dans ce contexte de "guerre" du Liban. Que Dieu, dans sa bienveillance et dans sa miséricorde, accorde sa pitié aux innocents (juifs ou arabes, peu importe...) et accorde une immense patience aux victimes....

  • Devant la consternante actualité, je me proposais d’aller voir mon petit épicier arabe et de lui demander s’il vend des produits israéliens... Le code 729 est utilisé dans les codes barres pour qualifier l’origine des produits made in Israel.

    Que faire de plus ? Si chacun voulait bien voir son pouvoir économique d’acheter ou de ne pas acheter, au moins Coluche n’aurait pas été « suicidé » pour rien.

    Il ne s’agit pas de critiquer le peuple juif, qui aujourd’hui continue à souffrir à l’intérieur même du pays qui devait constituer une solution a son exil permanent.

    Ce peuple est pris en otage lui-même, comme le peuple libanais, par des dirigeants politiques et militaires devenus fous à force de croire à leur pouvoir absolu.

    J’aimerais tant que les individus se rappellent qu’ils peuvent changer des choses indépendamment de leurs gouvernements qui se font passer pour impuissants ou qui ont carrément cessé de s’intéresser à ceux qui les élisent.

    L’information des médias reflète-t-elle encore ce que nous vivons tous, français(es), américain(e)s, arabes, juif(ves)s, africain(e)s, mères, filles, fils ou pères de victimes de l’ivresse du pouvoir ou de l’inconscience endormie de chacun ? Regardons nos mails plutôt que les journaux TV. De nombreuses volontés de paix et d’unité émergent chaque jour, contredites chaque jour par les appels à la haine ou à l’indifférence des médias officiels.

    J’ai envoyé cet e-mail, non pas pour « faire circuler » autour de vous, mais pour « faire réfléchir » à l’intérieur. Arrêtez-vous un instant, s’il vous plaît, même si vous avez 200 mails à trier... Si vous jugez bon de partager votre réflexion, renvoyez-le si vous le souhaitez, mais s’il vous plaît, ajoutez-y votre propre réflexion, votre conscience, vos sentiments... A quoi bon une mécanique de l’envoi ? Merci.

    Je mets donc en ligne ce mail sur le site de l’AFI afin de diffuser tout ce qui est possible pour partager un petit peu d’humanité en ces moments de barbarie.

    • Bonjour,

      J’ignore de quand date votre message. je tombe sur lui en faisant une recherche sur le prophète de Gibran. Je suis auteure franco-libanaise, et vos mots m’ouvrent le coeur, et je sens monter les larmes. Il y a partout des hommes en soif d’humanité. Merci d’ouvrir les coeurs.
      Kochka