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Histoire de France. Michel Manouchian : 23 étrangers et nos frères pourtant.

Des étrangers dans la résistance française contre l’occupation nazie

vendredi 23 juin 2006, par Jacqueline Gétain-Jacob

Le 21 février 1944 22 étrangers résistants, FTP-MOI, étaient fusillés au Mont Valérien.
Le chef de ce groupe, Michel Manouchian, était arménien. Un combattant et aussi un poète. Il a écrit, juste avant de mourir, une lettre admirable à sa compagne Mélina. Aragon en a fait un poème qui doit sa célébrité à Léo Ferré qui l’a chanté sur une musique qu’il a lui-même composée.

Le groupe Manouchian et l’Affiche Rouge

l’affiche rouge

Le Mont Valérien

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant »

Louis Aragon

le groupe à leur arrestation

Au Mont Valérien, lors de cette fusillade du 21 février 1944, ils n’étaient pas 23 mais 22. La seule femme du groupe, Golda Bancic, connue sous le prénom d’Olga, une juive roumaine, condamnée à mort avec eux, n’a pas été fusillée avec les autres. Les nazis savaient vivre. Les lois nazies interdisaient de fusiller une femme. Mais la loi n’interdit pas de la transporter en Allemagne, ni de la décapiter à la hache, à la prison de Stuttgart, le jour de son anniversaire, le 10 mai 1944. Elle avait 32 ans.

D’après certains, ce n’est pas « La France » qu’ils chantaient en regardant la mort en face, mais « l’Internationale ».

Les réseaux FTP-MOI

Ces 23 personnes, faisaient partie d’un réseau dont 68 membres furent arrêtés en novembre 1943 à la suite d’un énorme coup de filet. Ce fut l’une des plus grandes opérations de police contre la résistance, notamment les volontaires immigrés d’origine juive, italienne, espagnole, arménienne... dont les faits d’armes, dans la capitale même, furent autant de coups portés au prestige de l’occupant. C’est pourquoi Berlin exigeait de mettre rapidement les "terroristes juifs et étrangers hors d’état de nuire".
Par la mascarade de procès et la condamnation immédiate de ces 23 résistants, par l’apposition de cette affiche restée dans l’histoire comme « l’affiche rouge », où figuraient les photos de 10 d’entre eux, sales et hirsutes après plusieurs mois de captivité et de tortures, les nazis croyaient pouvoir dénigrer la Résistance et stigmatiser les FTP- MOI.

Manouchian

Leur chef en était Missak Manouchian.
Il était présenté en ces termes : " Manouchian, Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés ".

Missak, dit Michel Manouchian est né en Turquie le 1er septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens. Agé de 8 ans, il perdit son père, tué par des militaires turcs lors du génocide arménien. Il fut recueilli avec son frère par une famille kurde, puis dans un orphelinat du protectorat français de Syrie. En 1925, à 21 ans, il débarqua à Marseille, monta à Paris et se fit embaucher aux usines Citroën comme tourneur. Il adhéra tout de suite à la CGT. Il créa avec des amis arméniens au début des années trente une revue littéraire progressiste Tchank (Effort) qui deviendra par la suite Machagouyt (Culture). En 1934 il devint membre du groupe communiste arménien des MOI (Main-d’œuvre Immigrée), pris la responsabilité du journal Zangou (nom d’un fleuve arménien), devint secrétaire de l’Union Populaire arménienne, un mouvement qui regroupait les arméniens de gauche et dans la mouvance communiste. Il écrivait des poèmes.

En 1941 il devint alors responsable politique de la section arménienne clandestine de la MOI dont on ne connaît guère l’activité jusqu’en 1943. En février 1943, il est versé dans la FTP MOI, groupe des Francs-tireurs et partisans-Main-d’Oeuvre Immigrée de Paris, groupes armés constitués en avril 1942 sous la direction du juif bessarabien Boris Holban.
En août, il est nommé commissaire militaire des FTP-MOI parisiens, à la place de Boris Holban . Joseph Epstein, responsable d’un autre groupe de FTP-MOI, était devenu le responsable de l’ensemble des FTPF de la région parisienne, et donc le supérieur hiérarchique de Manouchian qui a sous ses ordres une cinquantaine de militants. On doit mettre à son crédit l’exécution, le 28 septembre 1943, du docteur Ritter, adjoint pour la France de Sauckel, responsable de la mobilisation de la main-d’oeuvre dans l’Europe occupée par les nazis. Les groupes de Manouchian accomplissent près de trente opérations en plein Paris d’août à la mi-novembre 1943.
La Brigade spéciale n° 2 des Renseignements généraux avait réussi deux coups de filet en mars et juillet 1943. A partir de là, elle pu mener à bien une vaste filature qui aboutit au démantèlement complet des FTP-MOI parisiens à la mi-novembre avec les 68 arrestations dont Manouchian et Joseph Epstein. Manouchian est arrêté à Evry. Sa compagne, Mélinée, parvint à échapper à la police.

Agé de neuf ans, témoin des atrocités qu’on qualifie aujourd’hui de génocide par référence à celui des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, Missak Manouchian en restera marqué pour la vie. De nature renfermée, il deviendra très taciturne. Vers l’âge de douze ou treize ans, il exprime ses états d’âme en vers :

"Un charmant petit enfant

A songé toute une nuit durant

Qu’il fera à l’aube pourpre et douce

Des bouquets de roses".

Missak gardera toujours le souvenir du martyre arménien mais aussi de la gentillesse des familles kurdes, ce qui le rapprochera, 25 ans plus tard, de ses camarades juifs de la résistance en France, eux-mêmes confrontés au génocide de leur peuple.

C’est sa compagne Mélina qui a fait connaître la lettre que Manouchian lui avait écrite juste avant de mourir, et dont Aragon a tiré le poème intitulé l’Affiche Rouge.

Olga Bancic

Olga bancic

« Son nom de guerre était Pierrette, je ne savais pas qu’elle s’appelait Olga, ni qu’elle était juive, ni qu’elle était mariée avec Alexandre Jar, grand responsable aussi dans le groupe des FTP/MOI, ni qu’elle avait une petite fille qui était gardée à la campagne. "Pierrette" était chargée du transport des armes. Les femmes qui transportaient les armes faisaient un travail beaucoup plus dangereux que ceux qui combattaient les armes à la main, elles ne pouvaient se défendre.

Le chef de groupe préparait l’action, puis conduisait ses camarades au rendez-vous. Les femmes -Anna Richter, Olga Bancic- devaient, à l’heure .dite, apporter des grenades et des revolvers (nous en avions très peu). Puis il fallait les récupérer après l’action. Ce qui les exposait terriblement, car après le bouleversement d’un attentat, le quartier était tout de suite encerclé par la sécurité allemande, les maisons fouillées et quelquefois les rames de métro arrêtées. Les hommes qui avaient tiré s’enfuyaient immédiatement à vélo, mais Olga qui avait attendu que les combattants aient fini leur travail, ne bougeait pas et elle récupérait les armes près d’un métro. »

Arsène Tchakarian du groupe Manouchian

TROIS DERNIERES LETTRES POIGNANTES

Michel manouchian :

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,
Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.
Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur.

Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.

Lettre manuscrite de Manouchian

Olga Bancic

Avant de mourir, elle adresse à sa petite fille, Dolorès, alors âgé de trois ans, ces derniers mots :

"Mon amour ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus . Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n’auras plus à souffrir. Sois fière de ta mère, mon petit amour. J’ai toujours ton image devant moi"

Jean Epstein

Ma petite Paula bien-aimée, fidèle jusqu’au dernier souffle à mon idéal, cet après-midi à 15 heures, je tomberai fusillé. Je te laisse seule avec notre petit garçon chéri. Je ne pense qu’à vous deux. Je vous aime tellement, je t’aime tellement, ma petite chérie. Je te demande pardon de tout le mal que j’ai pu te faire. Tu m’as donné tellement de bonheur....
Maintenant j’y repense ; je revis ces instants de bonheur passés près de toi et près de notre petit garçon chéri.
Sois courageuse, ma petite bien-aimée. Défends notre petit Microbe chéri. Élève-le en homme bon et courageux. Parle-lui souvent de moi, de son "papa-car" qui l’aime tellement, qui vous aime tellement....
Il faut élever notre petit garçon chéri. Il faut faire de lui un homme bon et courageux. Son papa lui laisse un nom sans tache. Aux moments de découragement, pense à moi, à mon amour pour vous deux, à mon amour immense qui ne vous quitte pas, qui va vous accompagner partout et toujours.
Ma bien-aimée, ne te laisse pas abattre, tu seras à partir de 15 heures le papa et la maman de notre petit chéri. Sois courageuse et encore une fois pardonne-moi le mal que je t’ai fait.

Te dis, ma Paula bien-aimée, tout mon amour pour toi et notre petit Microbe chéri.

La Résistance et les MOI

Les FTP-MOI, clandestins parmi les clandestins, se sont rebellés contre un régime inique. Ils ont refusé, par les armes, la fatalité de l’oppression et l’asservissement de la nation. En agissant ainsi, ils ont aussi redonné espoir à la population. Ces hommes et ces femmes ont maintenu une certaine idée de la France : démocratique, républicaine, tolérante.

Les FTP-MOI et l’Affiche rouge symbolisent le combat des étrangers pour la libération de la France.

Traqués par l’occupant et par Vichy, à la fois en raison de leur statut, ce sont des étrangers ; de leurs origines, la majorité d’entre eux sont Juifs ; de leurs opinions, ils sont communistes, ils ont fait le choix de se battre pour la France. Mais durant cette période, ils étaient confrontés à une autre France, celle de l’exclusion et de la collaboration. Il faut se souvenir qu’ils ont été repérés, filés, arrêtés, interrogés et torturés par des policiers français avant d’être livrés aux nazis pour leurs exécutions.

Ce n’est que fort tardivement qu’a été évaluée à sa juste valeur la place tenue par les étrangers dans la Résistance et dans la libération du territoire national français On a beaucoup écrit sur le "groupe Manouchian" et les combattants parisiens de l’Affiche rouge. On sait beaucoup moins que l’organisation FTP-MOI a aussi joué un rôle important à l’échelon national, notamment dans les grandes villes de la zone sud. A Lyon et Grenoble, les détachements " Carmagnole " et " Liberté " furent parmi les tout premiers à se lancer dans la lutte année et occupèrent jusqu’à la Libération une place déterminante dans le combat contre l’occupant. Dans son livre sur les FTP-MOI, Claude colin donne une vision d’ensemble très précise de l’action menée par cette organisation en région Rhône-Alpes, et il apporte un éclairage tout à fait original sur ce que fut le vécu quotidien de ces combattants d’origine étrangère, " clandestins parmi les clandestins ".

Car , s’il est vrai que le PC fut l’une des organisations les plus actives pendant la guerre, il s’agit de savoir qui furent ses militants lui assurant cette renommée. Les « 23 de l’Affiche rouge » ne peuvent être considérés comme des exceptions mais bien comme des exemples de ce que fut la résistance.

Le lâchage des partisans MOI de Paris, mais aussi ceux de Toulouse, et autres villes, prend toute sa force. Pour ceux qui survécurent, la consigne était :

« Il faut conseiller aux membres de la MOI de s’éparpiller un peu partout en France, de s’effacer. »

L’histoire de ce mouvement n’est pas encore écrite et les questions demeurent toujours sans réponse.

Un résistant :

« En mai 1943, devant le bilan des pertes des organisations juives, j’ai demandé le repli. le transfert de notre direction dans la zone Sud. Le Parti a refusé, qualifiant cette attitude de « capitularde ». Le PC voulait continuer à frapper dans la capitale, avec ce qui restait son unique bras séculier : les FTP-MOI. Stratégiquement, la direction, pour affirmer sa suprématie vis-à-vis de Londres et du Conseil national de la Résistance, désirait capitaliser les actions d’éclat de la MOI. La direction nationale juive est partie in extremis pour Lyon, mais les FTP ont continué à lutter sur place avec acharnement. Le Parti a sous-estimé l’impératif de la guérilla urbaine - savoir décrocher - et a tiré un rendement politique maximum des coups d’éclat de la MOI. A terme, c’était donc bien une grave erreur politique. La part de responsabilité du PC dans les arrestations de résistants - dont les 23 de l’ Affiche rouge - est indiscutable. Mais ne parlons pas à propos du Parti de trahison ; ne parlons pas non plus d’abandon et encore moins de sacrifice prémédité. »

Mémorial

Bibliographie

Livres

- « Manouchian », par Mélinée Manouchian (Les Editeurs Français réunis, 1974)

- « Heureux comme Dieu en France », par Gérard Israël (Robert Laffont, 1975).

- « Le Sang de l’étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance », par Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski (Fayard)

- « Heureux comme Dieu en France », par Gérard Israël (Robert Laffont, 1975).

- « Le Sang de l’étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance », par Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski (Fayard)

- « l’Affiche rouge, une victoire posthume » d’Adam Rayski, (DMIH, 1999)

Documentaires

- Des terroristes à la retraite Les mercredis de l’histoire Réalisé par Mosco Boucault diffusé par ARTE , rediffusé en juillet 2001

- Ni travail, ni famille, ni patrie : FTP/MOI : 35ème brigade de toulouse. Diffusé par ARTE en décembre 1993.

Sites

- Une affiche rouge du sang des autres, par Ravachol (Le monde libertaire)

- Un film sur l’affiche rouge

- Deux poèmes de Michel Manouchian

- Expo Manouchian à Ivry

- Le groupe Manouchian

- Les lieux du souvenir des FTP Moi parisiens

- Trahison ?