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France : violence urbaine ! Une société à la dérive ?

6 mois après, retour sur les événements qui ont secoué la France en novembre 2005.

jeudi 11 mai 2006, par Michel Paye

Les idéaux d’égalité et de fraternité ont été à la fondation de notre République, celle-ci devrait être le véhicule de ces valeurs... Comment peut-on en venir à une situation de violences urbaines telle qu’en novembre 2005, où près de 300 villes françaises connaissaient des nuits troublées ? Ces violences urbaines ne cessent d’interpeller, quel mal-être de notre société révèlent-elles ? Plusieurs émissions radio ont traité de ces questions : Répliques, une émission de France-Culture en février dernier et L’esprit public, une émission de France-inter en novembre, nous leur donnons la parole...

« Les travailleurs sociaux au sens large ont véhiculé la culpabilité française : la notion de responsabilité du passé colonial français : guerre d’Algérie - colonisation- esclavage - et c’est ce qui conduit cette jeunesse a être dans le ressentiment et la haine. Les travailleurs sociaux pratiquent le relativisme culturel, selon eux la culture des banlieues vaut celle de l’enseignement des écoles républicaines ! »

tel s’exprimait Robert Redeker [1] dans l’émission de France-Culture Répliques animée par Alain Finkielkraut le 18 février dernier.

Clémentine Hautain [2] dans cette même émission, ripostait à cette surprenante charge :

« Il y a un racisme sous-jacent à poser que vouloir défendre une valorisation de la culture des banlieues c’est faire preuve de relativisme culturel, il y a un glissement dans cette exagération ... affirmer que la culture française est comme rabaissée parce qu’on a le souci de reconnaître la valeur égalitaire des cultures.... C’est sous-entendre qu’il y a une menace... D’autre part faire des moyens de lutte : les responsables en l’occurrence les travailleurs sociaux, c’est nier une approche professionnelle qui a établi une foule d’actions et de documentations sur cette question de l’insertion problématique »

Les banlieues en proie à une négation des institutions françaises ; même la pratique du rap n’a pas grâce aux yeux A. Finkielkraut !

« Dans beaucoup de cas le rap est comme un discours de prédication harangueur ! »

Valeurs identitaires bafouées

Interrogeons-nous plus sérieusement : La violence est-elle principalement le résultat d’un ressenti de valeurs identitaires individuelles bafouées ? Ou bien doit-elle principalement être appréciée comme preuve de non acquisition de valeurs de société par ceux qui la commettent ? Il est certain que chaque membre d’une communauté territoriale a son propre système de valeurs, reposant sur des compréhensions du rapport à soi et du rapport aux autres. Chacun se donne son identité à partir de ce qu’il considère le plus sérieux selon ses perceptions.

Précisons d’abord ce qu’est la violence... C’est un processus de surgissement d’une puissance destructrice dans l’affrontement, qui survient par une sorte d’accumulation, elle est un rapport au temps sans calcul, sans projet. Elle est de l’ordre de l’explosion par tensions accumulées...

Ce qui est affronté, c’est de l’antérieur, ce qui a offensé ; les fauteurs de ce vécu de négation sont représentés dans le présent par les forces de police et hormis l’affrontement direct avec ces forces de l’ordre, dans le principe, c’est un affrontement contre la force d’inertie de ce qui est en place, inertie des objets : les voitures garées, inerties des Institutions : les écoles, les locaux d’entreprises, les parcs automobiles. Ces locaux et objets mobiliers urbains sont signifiants du rapport au temps calculé, aux projets de formation, de production... Et puis il y a l’effet « médias », la force de cet affrontement se mesure... en dégâts causés !

Bien sûr dans les valeurs identitaires individuelles bafouées que ressentent les émeutiers : le droit à leur avenir qui n’est pas assuré, leur constante mise à l’index de l’exclusion, et la goutte d’eau qui a fait déborder la vase : la dignité collective offensée : ces deux jeunes morts dans le transformateur parce qu’ils fuyaient des forces de police...

Les causes politiques et sociales

Nicolas Baverez, résumait dans l’émission de France-Inter L’esprit public à la mi-novembre dernier , les causes politiques qui génèrent cette explosion urbaine. C’est pas moins de 750 "ghettos" que l’on peut répertorier où de manière probante, notre république manifeste son caractère inégalitaire. Voilà près d’un quart de siècle de chômage de masse qui fait que nous en sommes en une sorte de 4ème génération de chômeurs ! Et puis il y a la formation en panne, 161000 jeunes quittent le système scolaire tous les ans pour allez directement grossir les rangs du chômage, car en total échec d’acquisition ! Notre république est mensongère... et c’est sans doute ce qui explique que des jeunes montraient leur carte d’identité aux caméras...
Nous connaissons une crise de notre modèle d’intégration nous vantons « l’égalité » mais la réalité est inégalitaire !

Autre regard : les jeunes des banlieues ne sont-ils pas bien conditionnés par les modèles de cette société individualiste ? Ce qui explose dans leur colère, outre le premier degré réactif aux mots blessants « racailles » « kärcher », n’est-ce pas un deuxième degré : leur frustration d’un manque de jouissance de consommation des biens de luxe !
Les valeurs universelles de notre société partent à la dérive : Liberté, Egalité, Fraternité ! Que devient le vivre ensemble, que devient le droit au travail, que devient la reconnaissance de l’autre : ce jeune des banlieues !

L’autorité du groupe

Mais certains se préoccupent du fait de la violence elle-même et non de celui de ses causes : N’est-elle pas manifestement dans son exercice même du ressort de la jouissance fondée dans la pulsion de puissance de soi ! Qu’en est-il de la réalisation de puissance du groupe ?

Sur ce point A. Finkielkraut dans cette même émission que nous rapportions, s’inspirait d’un texte de Hannah Arendt intitulé « La crise de l’éducation » ; où elle déclarait :

« l’autorité des adultes diminue ... mais elle ne diminue pas au profit de la liberté elle diminue au profit de l’autorité du groupe mais une autorité très tyrannique, la tyrannie du groupe, le groupe des pairs, le groupe des copains »

Et A. Finlielkraut de souligner :

« Elle a une phrase très intéressante » ; « L’enfant dans ce groupe est dans une situation pire qu’avant car l’autorité d’un groupe fusse un groupe d’enfant est toujours beaucoup plus forte et beaucoup plus tyrannique que celle d’un individu si sévère soit-il. Si l’on se place du point de vue de l’enfant pris individuellement on voit qu’il n’a pratiquement aucune chance de se révolter ou de faire quelque chose de sa propre initiative ».

Notre interlocuteur de confier :

« Cette phrase m’a plongé dans des abîmes » ; « Il ne peut pas se révolter contre le groupe... et peut-être y a-t-il dans les révoltes de groupe une forme de conformisme à laquelle l’on ne pense pas parce que l’on se dit voilà, toute révolte est une révolte contre l’ordre. Mais qui se révolte et qui a le droit au sein d’une révolte de faire un pas de côté de ne pas participer, n’y a-t-il pas une énorme pression tribale pour participer à la révolte et cette pression tribale on pouvait la ressentir même dans les années 70 après tout il y a un texte de Pasolini, extraordinaire sur ce qu’il appelle le discours des cheveux, les cheveux longs, il dit : « il y a un moment donné où avec vos cheveux longs, vous les étudiants çà commence à bien faire, vous ne faites que vous soumettre à l’ordre dégradant de la horde, vous êtes serviles et vulgaires ».

Puis A. Finkielkraut poursuit :

« je pose cette question pourquoi, parce que la question tribale est la question scolaire par excellence, aujourd’hui les élèves dans les lycées défavorisés dans les banlieues défavorisées, quelquefois ont leur donnent des moyens, quand à la Seine st Denis, il y a eu une révolte en 1998, des crédits très importants ont été débloqués et pourtant la situation ne change pas certains professeurs le disent un professeur du Collège Léon Blum, à Villiers -propos rapporté dans Libération - Alain Degêne disait ceci : « Quand tout le monde est en échec, personne n’est en échec » Donc il y a une fabrication tribale de l’échec scolaire qui fait que l’élève qui veut travailler, qui se révolte contre la tribu, est traité de bouffon ; çà, c’est une difficulté énorme que l’on doit pouvoir traiter politiquement, mais on ne va pas le faire simplement en disant le gouvernement provoque, l’Etat ne donne pas assez d’argent, on donnera toujours beaucoup d’argent mais la violence tribale continuera et se nourrira d’un certain nombre d’alibis sociologiques [...] là me semble -t-il, il y a un vrai problème politique qu’il faut pouvoir prendre en compte. »

La réponse qu’apporta Clémentine Hautain dans cette émission est semblablement intéressante :

« Sur la question du groupe, qui est effectivement une question très très importante, je pense que, quand des jeunes se sentent, et même individuellement dévalorisés, systématiquement dévalorisés, c’est vrai qu’il y a aussi une forme de refuge dans le groupe, et à ce moment là puisqu’on leur dit : vous nous faites peur, vous êtes hors de la société, vous êtes des incultes, c’est vrai que parfois il y a un investissement du rôle, voir même on surjoue le rôle, à force de leur dire : « vous nous faites peur, vous êtes des voyous etc. » Alors on va être des voyous parce que comme çà vous allez quelque part nous valoriser. Et je pense que c’est une spirale infernale d’échecs et de « vous allez être en échec donc nous sommes en échec. Comme cela les jeunes sont valorisés où les jeunes se réapproprient. Regardez le 93, on dit le département 93 c’est horrible, le département 93, alors ils ont surjoué les jeunes ont dit on est du neuf - trois, pour essayer de retourner ce qui était de la dévalorisation en « nous on est des rebelles, on est du neuf trois » et effectivement pour quelques uns on est des « zonars »... « vous voulez qu’on fasse peur alors on va faire peur », et puis maintenant ils sont même du « 9 cube » parce que tout cela a évolué. Je crois qu’il faut bien prendre en compte la spirale qui peut exister et je ne crois pas que avec une réponse sécuritaire qui ne prend pas en compte les éléments sociologiques de base on s’en sorte et je pense même que la réponse uniquement répressive est une réponse qui va dans l’impasse et qui va nous conduire à une espèce d’escalade de la violence. »

La stigmatisation

Ces considérations posées il faut quand même avoir un mot pour l’événement déclencheur : la stigmatisation. Il est clair que la responsabilité du déclenchement peut être située dans les propos du Ministre de l’Intérieur, même si au départ le mot « racaille » a été sortie de son contexte par les médias, par contre les autres mots : « gangrène » « kärcher » ont bien été entonnés. Il y a bien, Clémentine Hautain le rappelle alors un surjoué pour tenter de dépasser l’étiquetage qui est collé...

Rappelons ce que J.-L. Borlange [3] en dit dans une émission de France -inter : « L’esprit public » au début de ce mois de novembre 2005 :

« [...] je crois qu’il y a là un élément et ce qui me parait très frappant [c’est l’incidence qu’a pris] le mot « racaille », le mot « racaille » est tout à fait intéressant, je crois qu’on a reproché à Sarkozy, moi le premier, d’avoir utilisé un mot trop fort, mais quand on y réfléchit, ce n’est pas seulement un mot trop fort ce qui est contestable dans ce terme, c’est précisément qu’il unifie le groupe et qu’il fait lui-même la somme, l’addition communautariste de l’ensemble des actes de délinquance qui sont renvoyés à un groupe unifié qu’on appelle la racaille. Et ces gens sont en plus diabolisés non pas pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils sont, ils sont la racaille. Alors, moi je ne fais pas de jugement moral sur cette affaire mais je crois que c’est évidemment contreproductif et ce qui ne veut pas dire que l’on doive pas appeler un chat un chat, et qu’on ne doit pas parler d’actes de délinquance qu’en on parle d’incivilités et parler de trafic de drogue qu’en on parle d’économie souterraine. »

Ces violences urbaines sont des cris, c’est bien notre société qui est mise en cause, on aurait tort de ne pas voir le malaise profond, la dérive de société qu’elles signifient. Le proche voisin qui a eu sa voiture brûlée ou le responsable de l’équipement public saccagé ne sont pas bien sûr les objectifs visés, car il n’y a pas de stratégies et d’objectifs, il n’y a qu’une conscience collective refoulée de jeunes des banlieues qui s’est exprimée, sans projet... en ce sens ce n’est pas une émeute... C’est « l’autre » impersonnel, collectif, l’Etat ou alors sa figure emblématique (le ministre) et son relais, le média, qui a motivé ces violences exprimées comme des ripostes...


[1Robert Redeker, auteur d’un livre : « La République brûle telle ? »

[2Clémentine Hautain, Adjointe au Maire de Paris et chargée de la Jeunesse, co-directrice de la revue Regard et co-auteur d’un livre « Salauds de jeunes »

[3J.-L. Borlange député européen et professeur à l’Université « De tous les savoirs »

Messages

  • L’interprétation symbolique de Michel Paye est fort intéressante. La voiture garée serait le symbole de l’inertie d’une société qui ne bouge pas, au grand désespoir de la jeunesse - et pas seulement celle des banlieues comme l’a montré le mouvement anti-CPE - représentant pourtant la force vive du pays.

    La voiture garée représente en effet l’immobilité d’une France refusant de s’adapter à la mondialisation que l’on a trop souvent tendance à diaboliser dans l’hexagone au nom de droits sociaux en principe légitimes. Mais ceux qui défendent en France les acquis sociaux ne sont-ils pas précisément ceux qui en bénéficient le plus ? Les jeunes au chômage souhaitant travailler, les jeunes travaillant et étant soumis à des emplois précaires et les jeunes s’expatriant tout en travaillant pour la France dans des conditions souvent contraires au droit du travail, peuvent-ils se mettre en grève ?

    Les jeunes qui quittent la France, de plus en plus nombreux, sont ainsi attirés par les pays qui bougent comme par exemple la Chine. Dans un pays en plein développement, le mouvement permanent de la société chinoise contraste avec la “société au parking” que représente la France. La voiture devient ainsi en Chine un bien de consommation important, telle cette petite voiture chinoise bon marché defiant les problèmes d’espace dans les grandes villes, que les jeunes Chinois les plus favorisés achètent en nombre.

    Car la voiture est aussi le symbole d’une société de consommation pour ceux qui peuvent consommer, à l’exclusion de ceux qui ne le peuvent pas ; et les inégalités sont à cet égard criantes en Chine. Brûler une voiture c’est ainsi manifester inconsciemment et de façon pulsionnelle, la frustration de ne pas pouvoir participer à cette société de consommation, sans réelle intention de nuire au propriétaire du véhicule comme le montre Michel Paye. La voiture est en effet utilisée ici comme symbole à la fois d’immobilisme et d’inégalité.

    Mais pour l’instant en Chine, nul n’a l’idée de brûler une voiture, les jeunes ayant au moins l’impression de faire partie d’une société qui a déjà passé la cinquième vitesse...