Action Francophone Internationale (AFI)

Accueil > Reportages > Reportage exclusif sur Mayotte

Reportage exclusif sur Mayotte

Une île française assiégée par les "gueux"

jeudi 20 avril 2006, par Jacqueline Gétain-Jacob

Entourée des autres îles comoriennes misérables et des pays pauvres de l’Afrique australe, la petite île de Mayotte est une sorte d’Eldorado où les structures sociales, d’hygiène, de santé et d’éducation sont largement au-dessus de celles de ses voisines. Elles attirent un afflux de clandestins dans l’île. Cependant, dit le président de la commission parlementaire qui s’est rendue sur l’île en janvier 2006, « Mayotte n’a pas vocation à accueillir tout la misère du monde. »
Certes, mais la chasse aux clandestins qui sévit et s’amplifie chaque jour là-bas s’apparente dans sa violence et son aveuglement aux méthodes à l’œuvre à Sangatte. La légalité des interpellations et les expulsions ne sont soumises à aucun contrôle. La xénophobie partagée par les élites de la République et les Mahorais depuis longtemps conduit à une pratique de rafles quotidiennes, principalement contre les Anjouanais, qui constituent pourtant 1/3 de la population et fournit 80% de la main-d’œuvre sur l’île.

Cet article, accompagné d’un dossier complet accessible sous PDF, a été réalisé par Jacqueline Gétain-Jacob, à la suite d’un voyage d’agrément à Mayotte en janvier 2006.

Au large de Madagascar

Baobab

Située entre Madagascar et la côte africaine, Mayotte est au milieu des autres îles des Comores un eldorado qui attire de nombreux Comoriens pauvres entre les pauvres, en quête d’une vie meilleure, de travail, de soins. Cette petite communauté vit sur deux îlots volcaniques de 550 m² , avec deux capitales, reliées entre elles par un trafic quotidien de barges.

Coucher de soleil sur la plage

Il y fait bon vivre, la température moyenne est de
près de 26°, la végétation est luxuriante et les fruits abondants. Une seule route fait le tour des îles, sur une corniche escarpée d’où la vue est toujours magnifique.
Des jolies plages peu nombreuses, et presque toujours vides invitent à la baignade, au farniente, à la découverte d’une faune sous-marine riche, belle, extraordinaire. Les cyclones qui sévissent dans la Région épargnent Mayotte le plus souvent. Un paradis sur terre, quoi .

L’enver du décors

Le lagon

Mais elle est devenue le théâtre de drames terribles du fait de la chasse aux clandestins qui affluent des Comores
Depuis 1994 une terrible chasse aux clandestins s’est organisée et améliorée de jour en jour. Les passeurs comoriens ont affûté leurs outils et augmenté leurs prix au fur et à mesure que l’Etat Français améliorait son efficacité et ses scores.
Selon certains, le lagon de Mayotte est le plus grand cimetière marin du monde.
L’Ėtat français est certes en cause, mais aussi l’attitude des habitants de Mayotte, les Mahorais, dont la haine des autres comoriens ne date pas d’hier.

Devenue française

Sous protectorat français depuis la cession réalisée à titre onéreux en 1841, par le sultan Adriantsouli qui prétendait ainsi la soustraire aux troubles violents qui l’agitaient, Mayotte n’a pas suivi le mouvement de décolonisation des années 70 qui a vu l’indépendance des Comores dont elle faisait partie. Par suite d’imbroglios juridiques et politiques, de soutiens et de subterfuges de tous ordres, elle s’est désolidarisée des 3 autres îles et est « restée » française.
La France a ensuite doté Mayotte d’une succession de statuts provisoires, du protectorat à la colonie, de la colonie au Territoire d’Outre Mer, à la collectivité Territoriale d’Outre mer. Le rêve mahorais d’obtenir le statut de département français à l’instar de la Réunion semble en bonne voie. Mais ce ne sera pas sans mal.

Un mode de vie traditionnel

Mahoraises

La population mahoraise est d’une double origine : malgache et africaine . Elle ne parle pas beaucoup le français, qui est pourtant la langue officielle, mais ses deux langues maternelles. Elle est musulmane depuis le XVème siècle et animiste.
Les principes de la société traditionnelle mahoraise sont la prédominance du groupe sur l’individu, la matrilinéarité et la matrilocarité. Les enfants reçoivent à la naissance un prénom, auquel on ajoute le prénom de leur père. Ils résident toujours avec leur mère, quelles que soient ses situations successives. Chaque enfant a plusieurs demi-frères et demi-sœurs de plusieurs unions différentes.

Un statut personnel inadapté

Si la loi française s’applique à Mayotte, ses habitants ont pu conserver un statut personnel, garanti par la loi (article 75 de la constitution), géré par le droit coutumier. Ce droit inspiré à la fois du droit musulman et des coutumes africaines et malgaches, concerne essentiellement les droits de la personne, c’est-à-dire le mariage polygame, la répudiation, et des droits successoraux avantageant les femmes. Les litiges résultant de l’application de ce droit se règlent devant les cadis.

Une économie peu florissante

La population active est estimée par l’INSEE à 31500 personnes sur un total recensé de 160200 habitants. Il convient d’y ajouter les clandestins Comoriens (surtout Anjouanais) qui viennent ajouter 60 000 personnes. Ces clandestins fournissent le gros du travail à Mayotte. Les grandes sociétés coloniales de production sucrière qui dominèrent les Comores ont cessé dès qu’elles n’ont plus été rentables quand il a fallu payer la main-d’œuvre. De même, les plantations d’Ylang Ylang et de vanille ont fermé lorsqu’il s’est agi de rémunérer les ouvriers mahorais au Smic, qui même très inférieur à celui de la métropole, ne permettait plus de faire de gros bénéfices.
L’activité est peu florissante dans cette île petite, montagneuse où le centre est inaccessible, sans ressources minières ni énergétiques, sans véritable artisanat, où le tourisme reste au niveau d’un rêve, où les industries de main-d’œuvre ne peuvent être mises en place du fait d’une part de l’éloignement de l’île, de sa configuration géographique, et du coût élevé de la main-d’œuvre avec un SMIG de 5,20€ au milieu d’un océan de pauvreté environnant.
L’agriculture reste faiblement rentable du fait de son archaïsme et la pêche pratiquée de façon traditionnelle de couvre même pas les besoins. Une grande partie de la nourriture de Mayotte doit donc être importée.
Si la construction et les emplois du tertiaire occupent une grande partie de la population active, ce sont des activités largement soutenues par les financements de redistribution.

Un eldorado

Mayotte constitue donc un aimant pour les populations pauvres des Comores. D’autant que suite à de nombreux et bien complexes imbroglios la Fédération des Comores (soutenue par l‘ONU) considère Mayotte comme Comorienne ! La déstabilisation permanent des gouver-nements successifs des Comores, les coups d’état et les assassinats politiques entretenus et perpétrés par des mercenaires français tels que Bob Denard, ont rendu cette jeune République fragile et peu en-treprenante.

La chasse aux clandestins

Mayotte attire cependant du fait de sa richesse relative un nombre important de Comoriens que l’on considère comme des clandestins alors que pour eux la libre circulation entre les îles est normale, car ils partagent des langues et cultures similaires. Le niveau de vie des Mahorais correspond à un véritable Eden. Pendant ce temps la République des Comores n’a jamais décollé, elle est restée un champ d’affrontements politiques et de coups d’état auxquels la France n’a jamais été étrangère. Un courant séparatiste dans l’île la plus proche, Anjouan, participe de la déstabilisation des comores.

Depuis 1995 les anjouanais se voient sans cesse repousser bien qu’ils constituent 1/3 de la population totale de Mayotte. Les rafles sont permanentes, ainsi que les emprisonnements, les arraisonnements de bateaux, les dénonciations, interpellations et reconduites « à la frontière ». Le nombre de naufrages a augmenté avec la mise en place d’un radar, car les bateaux ne partent que la nuit et par gros temps pour ne pas être repérés. Le lagon est devenu, dit-on, le plus grand cimetière marin de la planète avec ses 3 à 5000 péris en mer depuis 1995. Pourtant la politique de la France dans cette région est inflexible et les quotas de reconduites à la frontière augmentent.

Patrouille de la marine nationale

Les Mahorais, déjà enclins à l’ostracisme, se sont mobilisés contre leurs frères plus mal lotis qu’eux, manifestant pour obtenir le départ des clandestins, que par ailleurs, ils emploient à moindre coût pour tous les travaux durs, tandis que les policiers français se livrent à une permanente chasse aux clandestins et mettent tout en œuvre pour les empêcher d’accoster sur les îles mahoraises. Distante de 70 kms de Mayotte, Anjouan constitue une importante base de départ pour ceux qui tentent la traversée. Par mauvais temps, de nuit, entassés à 30 sur des barques faites pour 15 personnes, les kwassas-kwassas, ils achètent très cher leur billet (200€) qu’ils appellent « acheter la mort ! » . Et pourtant le mouvement ne ralentit pas. Car ils viennent. Ils travaillent sur les chantiers de construction, dans la restauration, ils essaient d’obtenir des soins, d’accoucher dans de bonnes conditions, et tentent par tous les moyens d’acquérir la nationalité française, celle qui donne en fin la sécurité, la nourriture, la santé, l’éducation.

Pourtant la mobilité est importante dans tous les sens : à Mayotte, pour 200 fonctionnaires d’Etat, il y a seulement 100 résidents (environ) mais plusieurs centaines de fonctionnaires Mahorais exercent à la Réunion ou en Métropole ! De même, des milliers de familles ont quitté Mayotte pour la Réunion, afin de bénéficier des allocations familiales et de minima sociaux plus avantageux .

Bientôt le rêve sera réalité : la départementalisation

Par ailleurs les Mahorais doivent subir de terribles mutations pour se mettre au niveau d’un département français, que ce soit sur le plan de l’état civil et des droits successoraux qui vont bouleverser leur vie quotidienne, et leurs représentations, qui risquent d’engendrer une flambée immobilière. Ces mutations, la majorité d’entre eux les appellent de leurs vœux. Ils ne comprennent pas les projets que la France cette grande sœur forme pour eux, mais ils espèrent accéder enfin à tous les droits des Français. Et pour cela, quelques anjouanais de plus ou de moins à la mer, cela ne semble pas poser de problèmes à tout le monde. Tout cela sur fonds d’ostracisme des mahorais envers les « anjouanais ».

Récemment des manifestations ont eu lieu pour protester contre l’embauche d’un français d’origine comorienne à la tête d’un service de la Caisse de Sécurité Sociale. Les femmes sont en première ligne dans les mouvements, les « chatouilleuses » appelées ainsi en souvenir de ce qu’elles avaient fait subir aux policiers comoriens lors des évènements liés à la décolonisation. Elle se battent pour la départementalisation et continuent d’en vouloir aux Comoriens.

Les Mahorais en veulent aussi à la France, qui traîne des pieds, ne fait pas grand-chose et surtout ne semble avoir aucun projet pour l’île. Il est vrai qu’on ne voit pas très bien où l’on va. A moins que les objectifs réels soient classés « secret défense !

Bibliographie

LA VIE QUOTIDIENNE À MAYOTTE, par Sophie Blanchy-Borel, L’Harmattan,1990

COMORES-MAYOTTE : une histoire néo coloniale, par Pierre Caminade, Agone, 2005

L’OUTRE-MER FRANÇAIS, par Jean-Luc Mathieu, PUF,1994

Voir aussi sur internet : une série d’émissions de Daniel Mermet diffusée en janvier 2006 : Mayotte, un confetti explosif