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Réflexions francophones sur la présence française en Chine.

L’illumination du palais d’été de Pékin en bleu, blanc, rouge avait clôturé en septembre 2005 l’année de la France en Chine, illustrant l’idée d’une présence française en Chine. Cependant cette idée est-elle encore légitime ?

mardi 11 avril 2006, par un enseignant de français comme langue étrangère en Chine

L’histoire de la présence française en Chine montre que du 17e siècle jusqu’à aujourd’hui, début du 21e siècle, l’idée d’une présence de la France en Chine a toujours été une sorte d’évidence nationale jamais remise en cause. Au fur et à mesure des époques historiques, la France s’est toujours convaincue de devoir défendre l’idée d’une mission en Chine quelle soit religieuse, civilisatrice, éducative, francophone, diplomatique, politique ou même économique (selon les déclarations d’octobre 2004 du président J. Chirac, la Chine est ainsi une chance pour l’économie française). Nous voudrions donc soulever quelques questions qui nous permettrons de réfléchir sur l’idée même de présence. En effet, le terme de « présence » revient systématiquement dans toutes les déclarations officielles lorsqu’il s’agit de justifier la diffusion de la langue et de la culture françaises en Chine. Que veut-on alors signifier ?

Introduction

On ne peut parler de la présence française en Chine sans évoquer la figure du Général de Gaulle : lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964 après avoir été officiellement le premier président du monde occidental à reconnaître la République populaire de Chine, il pose la question :

« (...) qui sait si les affinités qui existent notoirement entre les deux nations pour tout ce qui a trait aux choses de l’esprit, compte tenu du fait qu’elles se portent, dans leurs profondeurs, sympathie et considération réciproques, ne les conduiront pas à une croissante coopération culturelle ? Cela est, en tout cas sincèrement souhaité ici. » [1]

Les années croisées 2004-2005 entre la France et la Chine, la création en 2004 d’un centre culturel chinois en France et la création en 2005 d’un centre culturel français en Chine, semblent, entre autres échanges culturels, réaliser le souhait du Général de Gaulle.

Ce rapprochement culturel pose pourtant question dans un contexte international où l’on crie, avec S. P. Huntington, au « choc des cultures » [2] destinées à s’affronter, ainsi que dans un contexte national où l’on dénonce le déclin irrémédiable de la langue et de la culture françaises à l’étranger.

En quoi consiste donc la politique étrangère de la France en Chine ? Autrement dit, quel sens donner à la présence française en Chine ?

Avant qu’en 1999 ne s’opère la réunion de plusieurs directions des Ministères français des Affaires Etrangères et de la Coopération au sein de la Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement (DGCID), la Chine faisait partie de « l’étranger traditionnel » ou des Etats dits « hors champ ».

Comme l’écrit Jean-Michel Delacomptée dans la revue Esprit, le réel avantage de cette nouvelle dénomination (DGCID) « réside dans la notion de coopération, qui , traduisant la dimension partenariale des programmes, récuse l’idée d’une supériorité morale ou politique du donateur au profit de relations équilibrées dans un monde multipolaire. On passe de la culpabilité hautaine des anciens colonisateurs à un échange voulu paritaire entre spécialistes, dans l’intention d’intégrer les pays du « champ » aux contraintes émancipatrices du marché global. » [3]

La Chine certes n’a jamais été colonisée par la France, mais elle n’est pas pour autant sortie indemne de la politique coloniale de la France qui a profondément marqué l’histoire des relations diplomatiques entre les deux pays. Ce qui fera dire à l’une des grandes personnalités politiques chinoises du 20e siècle, Zhou Enlai :

« C’est le grand écart entre les principes d’égalité, de liberté, de fraternité de la Révolution Française, et le colonialisme d’Outremer de la France, qui m’a fait prendre conscience de la nécessité absolue d’une révolution en Chine. » [4]

L’influence réciproque qui a existé au cours de plusieurs siècles entre les civilisations française et chinoise a contribué à façonner leur destinée respective. Le rapprochement culturel constaté aujourd’hui entre les deux pays s’inscrit pour la France dans la perspective d’une politique ni coloniale ni néocoloniale, mais « francophone multilatérale ». La France, qui s’est longtemps désintéressée de la francophonie dont elle n’a pas eu historiquement parlant, l’initiative, est décidée aujourd’hui à reprendre le flambeau francophone dans sa politique extérieure.

La Chine serait ainsi un partenaire parmi d’autres dans le cadre d’un échange international où la culture francophone universelle aurait, en quelque sorte, « son mot à dire », « l’exception française » se transformant en « exception francophone ». « La défense de la langue française et de la francophonie fait partie des dogmes de la politique étrangère de la France, c’est-à-dire qu’on l’accepte mais qu’on n’en discute pas. » écrit Alexis Tadié dans la revue Esprit. [5]

La diffusion de la culture francophone jusque dans la lointaine Chine grâce au déploiement d’un réseau complexe d’Alliances Françaises, et peut-être à l’avenir de centres culturels et de consulats serait un moyen de montrer que la mission de la France en matière de politique étrangère est universelle et désintéressée (hors du champ colonial). En quelques mots, la présence francophone en Chine se discute-t-elle ?

Dans les faits, la conjoncture actuelle en Chine est tout à fait favorable à la langue française. La France voit ainsi dans la diffusion de la langue et de la culture françaises en Chine un moyen d’améliorer ses relations économiques avec la puissance montante chinoise et du même coup sa propre économie, et dans la francophonie un moyen de se disculper de toute tentation néocolonialiste. La Chine se présenterait comme une solution à la crise actuelle de la politique extérieure culturelle de la France. Tout cela au nom de l’amitié franco-chinoise.

Mais la culture peut-elle se subordonner à l’économie ? La francophonie peut-elle être neutre ? « ( ...) aucune manifestation culturelle n’a jamais fait vendre davantage de réfrigérateurs ou de canons. » nous rappelle ironiquement Alexis Tadié.

L’histoire de la présence française en Chine montre que du 17e siècle jusqu’à aujourd’hui, début du 21e siècle, l’idée d’une présence de la France en Chine a toujours été une sorte d’évidence nationale jamais remise en cause. Au fur et à mesure des époques historiques, la France s’est toujours convaincue de devoir défendre l’idée d’une mission en Chine quelle soit religieuse, civilisatrice, éducative, francophone, diplomatique, politique ou même économique (selon les déclarations d’octobre 2004 du président J. Chirac, la Chine est ainsi une chance pour l’économie française).

L’exemple concret de cette présence avec le développement actuel du réseau des Alliances Françaises illustre de quelle façon la France cherche toujours aujourd’hui à maintenir ou retrouver une certaine influence. L’Alliance Française, une simple association de diffusion de la langue française basée sur des principes d’adaptation au pays d’accueil et d’amitié entre les peuples devient dans le cas chinois un véritable outil de coopération au service du Ministère des Affaires Etrangères, au risque d’y perdre son âme...

Nous voudrions donc soulever quelques questions qui nous permettrons de réfléchir sur l’idée même de présence. En effet, le terme de « présence » revient systématiquement dans toutes les déclarations officielles lorsqu’il s’agit de justifier la diffusion de la langue et de la culture françaises en Chine. Que veut-on alors signifier ?

Pour appuyer notre propos, nous voudrions reprendre la distinction que Vincent Simoulin, dans un article de la revue Esprit [6] , fait entre trois principes de la politique culturelle extérieure française : le principe de souveraineté, le principe de présence et le principe de subordination de la culture.

Nous verrons en effet tout d’abord que l’idée de présence est lié de façon étroite à l’idée de souveraineté de l’Etat français. Ainsi, afin de sortir d’une idée coloniale ou néocoloniale de la présence française en Chine, il faudra sortir en même temps de l’idée de souveraineté.

En effet, si l’on parvenait à faire exister la langue et la culture françaises en Chine pour elles-mêmes et non comme instruments d’une intention étatique, autrement dit d’une politique linguistique, alors on revaloriserait la culture française et la langue qui l’exprime dans ce qu’elle a de plus authentique, c’est-à-dire dans sa différence essentielle vis-à-vis de la culture chinoise. C’est dans une présence dépouillée de toute intention « d’être là », une présence de fait plus qu’une présence de droit, celle-ci étant légitimée par une prétendue universalité, qu’une véritable rencontre entre la France et la Chine pourra réellement avoir lieu.
Les conditions de ce dialogue interculturel comporte un autre versant, celui de la présence chinoise en France. Aussi faut-il veiller à ce que le problème de l’accueil des étudiants chinois en France se pose davantage en termes de qualité que de quantité. La rencontre entre les cultures française et chinoise se fait en effet des deux côtés, en Chine et en France. Et ce qui se passe d’un côté à des répercussions inévitables de l’autre côté. Et s’il s’agit de défendre la langue et la culture françaises, de rendre présentes leur singularité au milieu de la diversité, défendons les d’abord en France. C’est à cette condition que l’image de la France à l’étranger aura un véritable écho, une véritable contenance, une influence vidée de toute intention d’influence. C’est en France qu’il faut faire vivre la francophonie, c’est-à-dire le métissage des cultures. De cette façon la présence française à l’étranger, et en l’occurrence en Chine, sera vraie et authentique, véritablement culturelle.

1. De la crise de la présence souveraine de l’Etat

1.1. Présence et souveraineté :

Il apparaît en effet que l’Etat français est souverain dans son action internationale c’est-à-dire qu’il se perçoit comme étant le seul à pouvoir mener cette action dans le sens des intérêts et des valeurs de la France que ce soit en matière de coopération linguistique, éducative, culturelle, scientifique ou technique. Cette souveraineté s’exprime particulièrement dans le domaine de la langue et de la culture françaises, où toute entreprise de diffusion hors de France sera très vite suspectée, contrôlée et finalement réappropriée par l’Etat. Le développement du réseau des Alliances Françaises en Chine correspond davantage aujourd’hui à une vision d’Etat qu’à une initiative d’ordre privée ou associative. Si les premières Alliances de Chine ont vu le jour grâce à des dons de mécènes chinois , les nouvelles Alliances ne peuvent être créées sans les subventions publiques. On peut penser que les Alliances de Chine seront amenées à disposer de moins en moins d’autonomie et à servir de plus en plus l’Etat souverain. Le déploiement de ce réseau n’est qu’une étape dans le renforcement de la présence française grâce à la création prévue dans le futur de consulats et de centres culturels. Il en va des intérêts nationaux.

L’exemple du Sichuan est significatif : il a été créé en 2005 un consulat français à Chengdu parce que s’y trouve déjà un consulat américain. Nous nous trouvons ici dans de la pure stratégie d’influence dans une partie du monde pouvant être considérée comme sensible : le Tibet n’est pas loin et représente un enjeu politique international important. Nous sommes loin par contre de l’idée d’une simple diffusion de la langue et la culture françaises dans le but philanthropique du « dialogue des cultures » et de la « diversité culturelle ». De plus, l’influence américaine se discute moins en Chine que l’influence française car la première s’impose dans les faits plus par l’économie que par la politique alors que la deuxième correspond à une approche plus idéologique. Par conséquent, la présence en Chine de la France et celle des Etats-Unis ne se jouent pas sur le même plan. Les Etats-Unis sont en effet le quatrième fournisseur de la Chine alors que la France n’en est que le quatorzième.

Sur quelle base donc créer un consulat français à Chengdu ?

Sur la base géopolitique de rivaliser avec la présence américaine ? Il ne faudrait pas alors confondre l’économie et la politique.

Sur la base historique qu’un consulat s’y trouvait auparavant ? C’est l’idée ici que la présence actuelle se justifie par une présence ancienne. Mais nous nous trouvions alors à l’époque des concessions étrangères et depuis a eu lieu la Révolution chinoise qui a consisté justement dans le fait de chasser les puissances étrangères du territoire chinois afin qu’elles ne puissent plus s’y organiser de façon indépendante de la juridiction chinoise et dans leurs propres intérêts.

Sur la base enfin de la souveraineté de l’Etat français ? Une Alliance Française ne pourrait être présente dans une région indépendamment de l’Etat. La création de l’Alliance Française de Chengdu est en effet étroitement liée à une volonté de présence de l’Etat français dans le Sichuan. Les statuts associatifs ont été modifiés de telle sorte que l’Ambassade de Pékin y soit représentée d’une manière ou d’une autre, contredisant le proverbe chinois qui dit à propos de la province du Sichuan : « L’empereur est loin, le Ciel est haut » par opposition à la capitale. Ainsi, le Directeur français de l’Alliance ne peut pas être nommé à partir de la Chine. Le principe de souveraineté de l’Etat alimente une certaine suspicion selon laquelle un ressortissant français vivant en Chine pourrait ne pas agir dans l’intérêt de son pays.

1.2. FLE en Chine versus FLE en France :

Les enseignants de français travaillant en Chine, qu’on nomme « lecteurs », « experts » ou « professeurs d’Université » selon le point de vue dans lequel on se place, seront ainsi contrôlés autant que possible par le Service Culturel d’Action et de Coopération (SCAC) de l’Ambassade de France. Des séminaires ouverts à tous les enseignants ont été organisés dans le but notamment de répertorier tous les départements de français et de localiser les enseignants français sur le territoire chinois. En effet, grâce au réseau internet, tous les enseignants de FLE en Chine ne passent pas nécessairement par l’Ambassade pour être employés par la Chine. Par la suite, ont eu lieu des rassemblements plus fermés destinés aux enseignants coopérant avec le SCAC. Ainsi, en 2000, a-t-on constaté un changement de politique par rapport aux lecteurs français recrutés localement qui jusqu’ici bénéficiaient d’une aide financière annuelle et qui par la suite ont dû fournir un travail supplémentaire dans le cadre de la coopération officielle pour espérer être aidés par leur pays.

De plus le fait que, malgré les discours officiels sur la Francophonie, seul un enseignant de nationalité française puisse prétendre bénéficier d’une aide financière provenant de l’Etat et implicitement puisse même revendiquer enseigner le français en Chine, met en évidence le principe de souveraineté nationale. Si les enseignants d’anglais devaient être tous natifs d’un pays anglophone pour pouvoir travailler dans un établissement chinois, alors il est certain qu’on en compterait sensiblement moins !

Il est alors paradoxal que les enseignants de FLE en Chine soient si encadrés par l’Etat, bien que ne lui coûtant rien ou presque rien puisqu’ils sont recrutés localement, mais qu’ils le soient si peu sur le territoire français ! Robert Chaudenson parle même en ce domaine de « totale anarchie du système français » écrivant :

« En France, nul ne peut exercer la moindre et la plus modeste des professions sans être l’objet de multiples contrôles, a priori et a posteriori. Exception rare, fleurissent partout des « centres d’enseignement du français langue étrangère » dont les résultats sont les plus divers et, parfois, des plus incertains voire des plus insolites. Nul ne peut se proclamer coiffeur pour dames ou tondeurs de chiens, mais n’importe qui peut, en principe, enseigner ou faire enseigner le français langue étrangère, pour des tarifs qui sont souvent fort élevés pour les étudiants. » [7]

Les enseignants de FLE en France non titularisés sont piégés dans un système de « prolétarisation », rendant « difficile voire quasi impossible le recrutement d’enseignants de FLE stables et qualifiés ». La création d’un CAPES FLE serait, selon R. Chaudenson, une solution pour revaloriser une filière FLE qu’on a «  dès le départ » infériorisée et privée de « débouchés réels ».

Le principe de souveraineté de l’Etat s’applique ainsi de façon inverse selon qu’on enseigne le français comme langue étrangère en France ou en Chine, d’un côté les enseignants de FLE sont à peine reconnus comme professeur dignes d’avoir un poste stable, de l’autre côté ils se voient attribuer parfois des responsabilités d’ordre diplomatique dans la mesure où ils représentent souvent l’ambassade dans des coins reculés de la Chine !
Car enseigner le français en Chine, c’est, dans l’esprit des autorités françaises, beaucoup plus que simplement vouloir partager et échanger sa culture avec les Chinois, c’est représenter la France et œuvrer dans le sens du renforcement de sa présence en Chine, mais en étant recruté localement c’est-à-dire en faisant de la diplomatie sans être diplomate et sans en avoir les moyens !

1.3. Sortir du principe de souveraineté :

Cependant lorsqu’on enseigne le français en Chine, n’est-on pas, aux yeux des Chinois, aussi bien européen que français ? Pourquoi donc, à l’heure de la construction de l’Europe, enfermer l’enseignement du français dans une vision strictement nationale ? Certes, les différences linguistiques entre les pays européens sont incontournables, mais sur le plan culturel, que ce soit par la langue française ou la langue allemande, ne véhicule-t-on pas, pour les Chinois, des valeurs européennes ? Le français et l’allemand sont précisément les deux langues qui exercent un pouvoir d’attraction de plus en plus grand, après l’anglais, auprès des étudiants chinois. L’Allemagne et la France sont deux pays considérés par les jeunes chinois désirant étudier à l’étranger comme de véritables portes d’entrée en Europe. Sur le plan économique, l’Allemagne est, en Chine, très en avance sur la France (cinquième fournisseur), si donc la France souhaite réellement rattraper son retard, comme nous l’ont fait entendre les discours du président Jacques Chirac, n’a-t-elle pas intérêt à s’allier avec son voisin dans sa relation avec la Chine plutôt que d’entrer en compétition comme au temps des concessions ? La monnaie est commune, certaines valeurs aussi, la seule différence des deux pays vis-à-vis de la Chine réside dans le fait que lorsque la France aide la Chine diplomatiquement en la reconnaissant internationalement comme en 1964 ou en pratiquant une certaine tolérance comme actuellement avec la proposition de lever l’embargo sur les armes, c’est en général l’Allemagne qui en bénéficie économiquement au niveau des parts de marché.

Ne peut-on donc pas dépasser cette idée de souveraineté de l’Etat et de présence nationale française en élargissant le coopération avec la Chine à l’échelle du couple franco-allemand et même de l’Europe ? Quel est le véritable sens aujourd’hui de vouloir défendre une vision nationale de la présence en Chine ? Pourquoi alors ne pas parler de présence européenne ? Il s’agirait de s’allier non pas seulement sur des similitudes linguistiques (francophones) mais aussi culturelles (européennes), sans pour autant exclure les premières.

Nous voulons dire, comme simple piste de réflexion, que le principe de souveraineté de l’Etat en matière de coopération peut-être dépassé de deux façons, premièrement dans une francophonie vidée de tout contenu colonial et qui s’assumerait réellement, deuxièmement dans une identité européenne basée sur la solidarité internationale, notamment franco-allemande.

Car s’il est devenu un lieu commun de constater le déclin de la culture française à l’étranger ou du moins le coût et l’inefficacité de son dispositif de diffusion décrit comme « un réseau sans crédits, sans unité ni mémoire, sans vision d’avenir » [8] , n’est-ce pas le concept même de présence française qu’il faut remettre en cause ?

Comme l’écrit Vincent Simoulin :

« Est-il toujours pratiquement possible et politiquement souhaitable d’affirmer le rang de la France, de faire entendre sa voix dans le monde entier ? Une telle affirmation planétaire, si elle veut éviter l’accusation du néocolonialisme, doit manifestement être rejustifiée. Elle exige en outre le développement de nouveaux modes d’action si elle entend avoir une efficacité. » [9]

En effet, au nom de quelle vision du monde et des échanges entre les peuples mener une politique culturelle extérieure ? Qui peut prétendre aujourd’hui à l’universalité de ces valeurs culturelles de sorte qu’il soit nécessaire de les diffuser dans toutes les parties du monde ?

Il ne s’agit pas ici de retracer l’histoire de la politique culturelle extérieure de la France, du « béton-fonctionnaire » (la lourdeur du parc immobilier à l’étranger et des salaires d’expatriés) à « la nouvelle politique de communication » (opérateurs audio-visuels visant à diffuser l’image de la France) mais de montrer que la France n’a pas aujourd’hui plus qu’un autre pays le devoir d’exporter sa langue et sa culture au nom d’une certaine souveraineté nationale. Il s’agit non pas de vouloir imposer sa propre image au monde mais au contraire de s’adapter à l’image que l’on se fait à l’étranger de la France. Le regard notamment de l’autre pôle de civilisation que constitue la Chine est en mesure d’aider la France à mieux se percevoir elle-même.

2. Pour une présence réellement culturelle

2.1. La subordination de la culture à l’économie :

La France est surtout perçue en Chine comme un pays d’histoire, d’art et de culture. Or, en matière de politique culturelle extérieure, il apparaît que la culture au sens général du terme est systématiquement subordonnée à des fins extérieures à celle-ci. Dans la vision étatique, écrit Vincent Simoulin, « La culture est moins un objectif en soi qu’un moyen pour faciliter et sublimer les relations politiques et commerciales ». On sait qu’historiquement la plupart des centres culturels présents dans le monde sont issus d’une politique volontariste souhaitée par le général de Gaulle pour compenser la perte d’influence économique et militaire. Même lorsque l’économie de la France était influente dans le monde, au temps de l’Empire colonial, la culture était considérée comme un moyen d’influence. Aujourd’hui, l’inauguration de l’année culturelle de la France en Chine en octobre 2004 a été l’occasion pour le président Jacques Chirac en visite en Chine de non seulement proclamer ouvertement l’intention de la France de rattraper son retard économique à l’égard de la Chine mais en plus de vouloir présenter une nouvelle image de la France en souhaitant que les Chinois, « qui aiment et connaissent la France, sa culture, son histoire et son art de vivre », mesurent mieux aussi « son poids scientifique, technologique et industriel dans le monde d’aujourd’hui » [10] , ce changement d’image étant censé avoir des retombées économiques.

Cependant l’ambitieuse tournée économique présidentielle au nom des échanges culturels franco-chinois s’est conclu en demi-teinte par quelques gestes d’amitié de la part du gouvernement chinois en signant des contrats avec l’entreprise Alstom la sauvant ainsi de la faillite mais par une non réponse aux attentes françaises concernant la vente d’avions Airbus, de TGV et de réacteurs nucléaires. Il est probable que la Chine attende de voir si la France pourra assumer sa position diplomatique en ce qui concerne sa volonté de pression pour lever l’embargo sur les armes.

Que conclure de cela ? La culture est mise une fois de plus au service non seulement de visées économiques de la part de la France mais aussi de visées diplomatiques de la part de la Chine. Or, la culture doit être diffusée à l’étranger d’abord pour elle-même et non comme image instrumentalisée.

2.2. La culture officielle du paraître :

Les années croisées certes soulignent une amitié franco-chinoise qui s’enracine dans l’histoire mais elles semblent favoriser très peu un échange culturel réellement vivant mais se réduisent plutôt à une vaste opération commerciale et diplomatique excluant toute rencontre réelle entre les peuples français et chinois. Par exemple, le concert de Jean Michel Jarre du 10 octobre 2004 sur la place Tian an men, ouvrant l’année de la France en Chine, se voulait populaire. Il s’est transformé au contraire en une soirée mondaine réservée à l’élite. De même pour le pique-nique sur la grande muraille de septembre 2005 qui se voulait en principe ouvert au peuple chinois : des barrages de police empêchaient les curieux d’accéder au site réservé aux Français et aux invités chinois.

Concernant l’action culturelle de la France, Alexis Tadié dénonçait déjà en 2000 dans la revue Esprit le caractère artificiel de la culture officielle :

« L’instrumentalisation du discours, sinon de la culture, conduit à une politique du simulacre. Sans même qu’une réflexion sur l’image soit au demeurant menée. Car de quel type d’images veut-on parler lorsque l’on dit que l’action culturelle doit renvoyer une certaine image de la France ? S’agit-il d’une image de magazine, d’une image de télévision, d’une image de cinéma ? Et si le but de l’action culturelle est de renvoyer une image , ou de proposer une vitrine, la chaîne de télévision TV5 ne suffit-elle pas ? Si le public doit observer, sans interaction, une image, évidemment « moderne », de la France, alors la télévision, numérique ou hertzienne, satellite ou câblée, peut suffire à remplir cette fonction. Et le public peut zapper à loisir...
Dans cette conception de l’action culturelle extérieure, la culture est marginalisée, non plus au centre de la politique, mais devient un accessoire, un outil précisément. Il n’est bien sûr pas interdit de la considérer de telle sorte, mais alors il n’est guère besoin d’entretenir un réseau considérable d’attachés en tout genre et de centres culturels dans les parties les plus reculées de la planète.
 » [11]

L’auteur de ces lignes analyse ainsi le langage techniciste et économiste employé aujourd’hui couramment pour désigner tout ce qui a trait à la culture, craignant que ce vocabulaire tienne lieu de pensée : les centres culturels sont des « outils de coopération », des « vitrines du savoir-faire français », les manifestation culturelles des « produits d’appel » et les francophones natifs peuvent avoir « une image d’appel ».

Mais ce qui fait vraiment vivre un centre culturel comme par exemple une Alliance Française, n’est-ce pas la rencontre unique entre deux peuples différents qui cherchent à se découvrir et se connaître par le dialogue ou l’expression artistique en dehors de toute « culture officielle » subordonnée à des fins extérieures d’ordre non culturelles. A ce propos, l’expérience d’un enseignant FLE en université chinoise à travers l’animation par exemple de ciné-clubs ou de rencontres francophones ou tout simplement dans la confrontation pédagogique avec les étudiants chinois semble beaucoup plus riche humainement et spirituellement que certaines manifestations culturelles officielles vidée de toute authenticité.

2.3. Revaloriser la culture :

Car dans cette idée de la revalorisation d’une culture vivante et authentique, la première exigence consiste, écrit Alexis Tadié, « à prendre au sérieux les cultures auxquelles on s’adresse. Cela impose de se mettre à l’écoute de celles-ci, de tenter de les connaître ou de les comprendre. Et de prendre en compte leurs spécificités et leurs désirs. »

Est-ce ainsi en tentant de présenter la nouvelle image d’une France à la pointe des technologies modernes, comme l’a fait le chef d’Etat français en octobre 2004, à contre courant de l’image traditionnelle des Chinois sur la France, « pays du romantisme », et avec des arrière-pensées d’ordre économique, que la France pourra être crédible en Chine ?

En effet si la France doit continuer à diffuser sa langue et sa culture dans le monde en général et en Chine en particulier, ce n’est pas au nom d’une certaine universalité qu’elle détiendrait, encore moins pour des raisons plus ou moins dissimulées de conquête de marchés, ou de présence diplomatique, c’est en tant que vision particulière du monde, égale à toute autre, et dans le sens d’une compréhension de l’environnement culturel différent où elle arrive, sans vouloir imposer quoique ce soit.

C’est le discours officiel de « la diversité culturelle ». Mais la France paraît ici peu crédible dans la mesure où c’est lorsque la langue et la culture françaises sont en déclin que ce discours est tenu et non pas lorsque ces dernières se trouvaient en position dominante.

Cependant, il est vrai qu’on assiste en ce moment en Chine à un véritable engouement pour la langue et la culture françaises mais dans ce pays en constante mutation il ne faut pas croire que cette tendance sera forcément durable. L’enjeu de la politique linguistique et culturelle de la France en Chine s’en trouve d’autant plus important. Au delà de l’enthousiasme premier des Chinois à découvrir une culture différente avec laquelle ils peuvent pourtant partager des valeurs communes, dans un pays comme la Chine longtemps fermé aux autres cultures, il faudra confirmer ce pouvoir d’attraction que possède aujourd’hui la France grâce à une conjoncture historique favorable.

Ce maintien du développement de la langue française en Chine passera par le témoignage positif ou négatif que feront les étudiants chinois de plus en plus nombreux à fouler la terre de l’hexagone. Car si la Chine constitue une sorte « d’eldorado » pour la langue française, à travers la naissance, certes limitée, d’une francophonie chinoise, c’est aussi bien en Chine qu’en France. En effet, l’accueil des étudiants chinois en France constitue l’autre versant de la présence française en Chine.

Car c’est bien en France que la langue et la culture françaises, à travers le regard étranger, doivent prendre leur force afin qu’elles puissent avoir une résonance internationale authentique. Le métissage culturel franco-chinois est un exemple de francophonie vivante, de cet « humanisme intégral qui se tisse autour de la terre » selon l’expression du poète sénégalais Léopold Sédar Senghor, mais qui doit se tisser à partir de la France. La diversité culturelle doit être une réalité au sein même de l’hexagone plutôt que le slogan d’une propagande tournée vers l’extérieur de façon intéressée.

3. La présence étudiante chinoise en France

3.1. Plus d’étudiants chinois...

On observe depuis 1999 une véritable explosion du nombre d’étudiants chinois en France. Ainsi, le président Jacques Chirac s’adressant le 11 octobre 2004 à des étudiants chinois de Shanghai a déclaré qu’il voulait augmenter le nombre d’étudiants chinois dans les grandes écoles et les universités françaises, aujourd’hui au nombre de sept à huit mille, et a promis une politique de bourse ambitieuse.
Mais depuis la création du Centre d’Evaluation Linguistique et Académique (CELA) de Pékin en 2003, la politique actuelle est à la sélection des étudiants chinois. Il est apparu en effet que les 500 heures minimum qu’un étudiant chinois devait effectuer avant d’envisager partir en France s’avérait dans bien des cas en partie fictives, ce qui explique le faible niveau des étudiants à leur arrivée en France. En effet cette formation obligatoire en français pour les étudiants souhaitant demander un visa d’études (ce n’est pas le cas pour les étudiants souhaitant partir en Allemagne) a justifié l’ouverture de nombreuses classes de préparation au TEF dans des établissements publics et privés chinois voire même d’écoles de langues ouvrant ainsi un véritable marché de la langue française. Les enseignants français de FLE travaillant en Chine hors du réseau des Alliances Françaises se sont trouvés tout d’un coup fortement sollicités de toute part pour préparer au TEF, en plus de leurs classes officielles, des groupes d’étudiants souhaitant partir rapidement en France dans les mois suivants. De nombreuses agences intermédiaires chinoises ont profité de cette situation pour inscrire des étudiants chinois en France en demandant des sommes considérables aux familles. Les Alliances Françaises, les premières intéressées, ont adapté leurs activités en fonction de la préparation du TEF proposant des stages intensifs de 500 heures en 3 mois à des prix relativement élevés. Or ces formations intensives et rapides à propos desquelles un enseignant de FLE honnête ne pourra qu’affirmer leur insuffisance pour une maîtrise minimum de la langue française, ont drainé une certaine catégorie de la population chinoise.

Aujourd’hui en Chine les études à l’étranger sont considérées par les familles les plus fortunées comme un passage obligatoire pour leur enfant afin de réussir une intégration économique à des postes de responsabilité en Chine. Celles-ci sont ainsi prêtes à investir énormément dans l’éducation de leur enfant unique pour qu’il puisse partir étudier à l’étranger. Nous parlons ici de la population en mesure d’être scolarisée jusqu’au lycée ce qui en représente une infime partie. La scolarité en théorie gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans ne concerne en réalité que 240 millions de personnes pour une population totale qui avoisine 1,250 milliards d’individus. Cet écart entre la population scolarisée et non scolarisée recouvre souvent celui qui existe entre la ville et la campagne. En ce qui concerne le secteur éducatif, le journaliste Pierre Haski parle depuis les années 1990, d’une « démission publique » à l’égard des populations rurales :

« La Chine a fait d’immenses progrès pour sortir sa population de la misère : cette réussite rend plus difficilement supportable la régression sociale que subit aujourd’hui une partie de son peuple. Car ces enfants, qui sont entrés à l’école alors que leurs parents n’avaient pu y accéder, ont bien compris que l’instruction pourrait les sauver de la misère. Mais cette porte-là leur est progressivement fermée. » [12]

Ainsi le nombre d’étudiants qui est en mesure de passer le concours national d’accès à l’université mais qui échoue, constitue à peu près la moitié des étudiants partant en Occident. La France se retrouve à accueillir pour ainsi dire « la moins bonne des élites », à savoir l’élite financière qui est de fait en situation d’échec étant donné la difficulté du concours national d’entrée à l’université, par opposition à l’élite intellectuelle qui poursuit des études supérieures mais qui n’a pas forcément la possibilité de partir à l’étranger.

3.2. Ou des étudiants chinois plus qualifiés ?

Quand ce n’est pas un problème d’immigration clandestine qui se pose avec des individus qui, sous couvert d’un visa étudiant, arrive en France pour disparaître très vite « dans la nature », c’est un problème de compétence linguistique des étudiants chinois auquel se heurte les universités françaises, ces étudiants étant inscrits à des niveaux élevés mais incapables de suivre les cours et donc de profiter réellement de leur séjour à l’étranger pour lequel leur famille se sacrifie financièrement. L’année d’étude obligatoire de la langue française s’avère souvent insuffisante pour les étudiants chinois qui se heurtent à un système universitaire français encore très inadapté aux étrangers. Les universités qui ouvrent de plus en plus de cours de français pour étrangers, ne négligent pourtant pas la manne financière que représente l’arrivée en masse d’étudiants chinois, malgré leur caractère de service public.

Robert Chaudenson voyant dans cette ouverture aux étudiants étrangers de l’enseignement supérieur et de la recherche française une forme de difficulté à adapter l’offre à la demande, remarque :

« L’offre d’accès aux universités françaises devrait inévitablement s’accompagner (et même être précédée) d’un dispositif capable de donner aux « clients » les compétences linguistiques qui leur permettent de tirer un profit maximum des enseignements reçus. Peu importe sur ce point que cette offre soit gratuite comme pour les boursiers (...) ou qu’elle soit payante (si les clients se trouvent de facto floués en ne tirant pas le profit escompté de leur séjour universitaire en France, cela se saura très vite et les futurs clients iront ailleurs) »

C’est précisément cette difficulté à répondre à la demande chinoise qui correspond à l’engouement actuel des jeunes Chinois pour venir étudier en France, que l’on doit très vite solutionner par une politique efficace de sélection sous peine de voir « l’eldorado pédagogique » chinois s’évaporer très vite...

La diffusion de la langue française en Chine doit donc s’accompagner d’une réelle politique d’accueil des étudiants chinois en France. Cela passe par conséquent aussi par une réelle reconnaissance du FLE en France.

Conclusion

La réflexion sur l’idée de « présence » nous a ainsi permis d’analyser trois problèmes importants concernant la diffusion de la langue et de la culture françaises en Chine.

Que la France soit présente en Chine, cela signifie en premier lieu que cette présence prend la forme d’une souveraineté de l’Etat français. A l’échelle nationale, l’Etat est souverain à l’égard de tout autre système de diffusion de la langue et de la culture françaises privé ou associatif alors que paradoxalement et inversement à l’intérieur du territoire français, il intervient très peu dans ce domaine. A l’échelle internationale, il est souverain vis-à-vis des deux grands ensembles géopolitiques auxquels la France s’intègre de fait : la Francophonie institutionnelle (l’OIF) et l’Union Européenne. L’Etat français se donne le droit en effet de faire du réseau des Alliances Françaises son principal outil de coopération, puis de s’attirer la faveur du gouvernement chinois par des avancées diplomatiques au nom de la France (la levée de l’embargo sur les armes) mais qui relève pourtant au final d’une décision européenne et enfin de mener officiellement une politique francophone dont on sait qu’il n’a à l’origine jamais été à l’initiative. La France souveraine semble ainsi, sous couvert de relations multilatérales, ne chercher rien d’autre qu’une relation bilatérale privilégiée avec la Chine. Cependant, de son côté, la Chine, à la fois traditionnellement centrée sur elle-même et ouverte sur le monde, ne refuse ni la coopération bilatérale avec la France ni celle avec les autres pays en mesure de contribuer à son actuelle montée en puissance. Réaliste et pragmatique, convoitée par le monde entier, la Chine privilégie chaque relation diplomatique dans le domaine où elle peut y gagner quelque chose.

En second lieu, la présence française en Chine se fait au prix d’une instrumentalisation de la langue et de la culture françaises mises au service d’une volonté de maintien de son influence passée. Mais là où la puissance américaine peut s’appuyer sur sa force économique pour imposer sans intervention étatique ce que Jacques Chirac dénonce comme étant une « sous-culture », le seul volontarisme de l’Etat français sans réels moyens ne suffira pas à faire rayonner à nouveau dans le monde une culture qui se veut encore aujourd’hui universelle, car si la diffusion d’une langue et d’une culture suivent facilement la force d’une économie, l’inverse n’est pas vrai, la force des idées n’améliorant pas selon un lien de cause à effet l’économie. La France pourra développer une relation d’amitié et de respect avec la Chine, elle n’en deviendra pas pour autant son partenaire économique privilégié. C’est dans ce pour quoi la France est respecté par les Chinois, précisément sa culture, qu’elle maintiendra une certaine influence, et non pas en subordonnant ce qu’elle a de spécial aux yeux des Chinois à des finalités économiques ou politiques.

Enfin, en troisième lieu, la présence française en Chine par le fort développement que connaît la langue française en ce moment renvoie à son autre versant à savoir l’accueil des étudiants chinois en France.
L’histoire a montré les nombreuses désillusions d’immigrants chinois (les étudiants-ouvriers des années 1920) fuyant leur pays en rêvant d’une vie meilleure en France. L’histoire a aussi montré que les grands révolutionnaires de la Chine moderne ont formé leur esprit en France et que celle-ci a été une sorte de mère spirituelle pour eux, elle l’est aussi d’une certaine façon pour les intellectuels chinois francophones vivant aujourd’hui en France considérés comme dissidents dans leur pays.

Car dans la découverte d’une langue et d’une culture étrangères, on se découvre d’abord soi-même. Comme dit si bien cet écrivain ayant été l’un des premiers à métisser les cultures françaises et chinoises, Victor Segalen :

« On fait toujours un voyage au loin de ce qui ne fut qu’un voyage au fond de soi. »

Ce qui est certain dans la relation franco-chinoise impliquée par la présence française en Chine et inversement la présence chinoise en France, c’est qu’il faudra se méfier d’un côté comme de l’autre, du piège de l’idéalisation, comme dans cette histoire chinoise où un artiste ne peignant que des dragons et s’en croyant familier, prit peur, un jour de pluie, où l’un de ses dragons peints s’envola et lui montra son visage réel, celui d’un vrai dragon... Son compagnon s’étonna et lui dit alors : « Toi qui sait si bien représenter les dragons, comment peux-tu avoir peur d’un dragon réel ? » Mais justement, le dragon est un animal imaginaire... Où est la vraie Chine ? Où est la vraie France ? Seul le regard critique de l’ami, aussi différent soit-il, permet de ne pas s’illusionner sur soi comme sur l’autre.


[1Charles de Gaulle, La Chine de toujours, La Chine vue par les écrivains français, Bartillat, 2004, pp. 248-249.

[2Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisation, Odile Jacob, Paris, 1997.

[3Jean-Michel Delacomptée, Coopération culturelle : la mort du livre ?, revue Esprit, juin 1999, pp. 136-137.

[4Cité par Han Suyin dans sa préface à l’ouvrage Les grands dossiers de l’Illustration, Le livre de Paris, 1987.

[5Alexis Tadié, Quelle action culturelle extérieure ?, Esprit, juillet 2000, p.117.

[6Esprit, Vincent Simoulin, Les inflexions de la politique culturelle extérieure de la France, juin 1999.

[7Robert Chaudenson, Histoire, politiques et stratégies de diffusion de la langue française, cours de DESS Coopération Linguistique et Educative, Université de Provence, 2003-2004.

[8Citation du député Yves Dauge extraite du dossier Culture française à l’étranger, par Jean-François Lasnier, Beaux Arts Magazine, février 2004.

[9Esprit, Vincent Simoulin, Les inflexions de la politique culturelle extérieure de la France, juin 1999, p.125.

[10Le Figaro du 12 octobre 2004

[11Alexis Tadié, Quelle action politique extérieure ?, Esprit, juillet 2000 , p.113.

[12Pierre Haski, Le journal de Ma Yan, Editions Ramsay / Susanna Lea Associates, Paris, 2002, p.284.