Action Francophone Internationale (AFI)

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Edito : Aux textes, citoyens !

samedi 1er avril 2006, par Jean Dubois

En mars, le peuple français a manifesté une nouvelle fois de façon violente son mécontentement contre un pouvoir en place qui s’est contenté de faire la sourde oreille. Par ailleurs, la francophonie a été célébrée dans le monde entier. Manifestation de violence d’un côté, célébration du langage de l’autre. Quel lien existe-t-il donc entre violence et langage ? Si le langage peut-être un substitut à la violence par le dialogue, la "langue de bois" provoque la violence de ceux qui ne se sentent plus écoutés. Le langage écrit peut dans ce cas faire appel à la violence en reconnaissant le droit des peuples - sans oublier les individus - à s’insurger ou disposer d’eux-mêmes. Retour aux textes fondateurs de la démocratie.

Après le NON à la constitution européenne en mai 2005, les émeutes des banlieues en novembre 2005, le mouvement de protestation contre le contrat première embauche (CPE) qui s’est poursuivi tout le long du mois de mars, jusqu’à atteindre le 28 mars un record historique de participation, montre à nouveau les Français sous l’image d’un peuple en totale rupture avec le pouvoir qui le représente. Ce mécontentement populaire se répétant et s’exprimant à nouveau par la violence semble en effet dépasser largement la loi sur le CPE et reflète bien une crise sociale et politique profonde.

Devant les nouvelles images de voitures brulées à Paris qui parcourent le monde, l’honnête citoyen français a vite fait alors de dénoncer les "voyous" et les "casseurs" stigmatisés par le Ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy. C’est vite oublier que la Compagnie Républicaine de Sécurité représente parfois plus un danger qu’une sécurité pour les citoyens tels, entre autres, le syndicaliste de 39 ans et le jeune homme de 21 ans blessés gravement par les forces de l’ordre ; et médicalement parlant la différence entre "blessés gravement" et "tués" n’est pas si grande que ça...

S’il avait été facile en novembre 2005 de réduire les émeutes des banlieues au seul problème des jeunes Français issus de l’immigration, le mouvement anti-CPE montre que les gouvernements du Président Jacques Chirac qui se maintiennent depuis la fausse légitimité du score des 80 % de 2002 se trouvent face à un grave problème social mettant en évidence un droit sacré, celui du droit au travail.

Il importe donc en cette période trouble propice à tous les excès de langage et les faux problèmes de revenir aux textes citoyens qui fondent la République française.

Ainsi, l’article 21 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 stipule ceci :

"La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’existence à ceux qui sont hors d’état de travailler"

Dans le préambule, il est déclaré :

" Le peuple français, convaincu que l’oubli et le mépris des droits naturels de l’homme, sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l’objet de sa mission."

L’article 35 va plus loin en proclamant le droit à l’insurrection :

" Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. "

Mais il faut croire que ce droit à l’insurrection faisait déjà peur aux hommes qui prirent le pouvoir sous la Révolution puisque la Constitution du 24 juin 1793 n’entrera jamais en application. En 1795, le Directoire revient à un texte plus proche de celui de 1789. Ce fut encore à ce dernier que se réfèrera le 10 décembre 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée au Palais de Chaillot, à Paris, par les 58 Etats membres de l’Assemblée générale des Nations unies.

Dans le Préambule, "le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs" de 1793 devient seulement "un suprême recours" :

" Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression, (...)"

En 1952, ce principe verra le jour sous une autre forme - celle de la révolte contre la tyrannie et l’oppression coloniales, celui du fameux "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes"sacralisé par une résolution de l’ONU. Au cours du mois mars qui vient de s’écouler, la Tunisie et le Maroc ont justement célébré le cinquantième anniversaire de leur indépendance obtenue en mars 1956 après avoir fait valoir ce droit auprès de la puissance coloniale française. De leur côté, les peuples amérindiens guarani ont célébré récemment au Brésil le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’assassinat en 1756 du leader de la résistance guarani Sepé Tiaraju lors de combats contre les empires portuguais et espagnols.

Mais le droit des peuples ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt, il ne saurait remplacer le droit des individus. Il est ainsi facile pour un gouvernement de tirer sa légitimité d’une masse populaire électorale indistincte ne différenciant pas les individus qui composent le peuple. Les 80 % de 2002 et le NON de 2005 n’étaient pas uniformes et rassemblaient faussement des positions individuelles très différentes les unes des autres. Comme n’est pas uniforme le peuple que l’on cherche à distinguer d’individus fauteurs de troubles comme si il y avait d’un coté les bons citoyens qui votent et de l’autre coté les méchants voyous qui méritent bien quelques coups de matraque... Il n’est ainsi pas étonnant que les étudiants français qui manifestent, considérés par le pouvoir et les médias comme des éléments perturbateurs extrémistes et donc comme de mauvais citoyens, aient refusé l’invitation à dialoguer du Premier Ministre Dominique de Villepin.

Tout peuple est constitué d’individus que le pouvoir démocratique doit savoir écouter en tant qu’individus c’est-à-dire en tant que citoyens responsables et non comme une masse populaire que l’on chercherait à manipuler dans le but d’obtenir des scores électoraux ouvrant les portes du pouvoir personnel.

C’est un lieu commun de dire qu’il faut "diviser pour mieux régner". Mais il est électoralement plus efficace de "rassembler pour mieux régner". Dans l’art de la manipulation des foules, en guise d’exemple, inutile de revenir en 1933, plus proche de nous, en mai 1981, François Mitterrand issu politiquement des milieux d’extrême-droite des années 30, fut un fin stratège en parvenant à rassembler une gauche qui éclata en mille morceaux après sa disparition et qui depuis ne parvient à s’unir que de manière négative, en s’opposant beaucoup mais en proposant peu.

C’est ainsi que les peuples se trouvent trahis par leur gouvernement comme nous le montre Emile Aseke dans le contexte africain dans un article de l’AFI sur la face cachée de Senghor. Face à la trahison démocratique, il est alors un devoir de s’insurger, ne serait-ce que par le langage. Car, avec la loi sur le CPE, qui n’est pas forcément une mauvaise loi, c’est moins dans le fond que dans la forme que Dominique de Villepin - qui n’a jamais été démocratiquement élu - provoque le mécontentement du peuple ne demandant qu’une chose : que le gouvernement sorte enfin de son autisme et que les jeunes citoyens puissent enfin être écoutés. Car mars 2006 pourrait être à Jacques Chirac ce que mai 68 a été à De Gaulle : un triste adieu aux citoyens...

Ainsi, comme le stipule l’article 6 de la Déclaration de 1789 :

"La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation."

Les textes fondateurs de la République française ont été écrits contre l’oubli et le mépris des droits de l’être humain. Face à la violence qui éclate aujourd’hui en France, l’AFI souhaite s’exprimer par le moyen de la langue française contre l’oubli et le mépris de ces textes ! En effet, avant la violence, le véritable pouvoir du citoyen reste en effet celui du langage : écrit, parlé et partagé !

Le mois de mars a justement vu la célébration partout dans le monde de la langue française en partage à savoir la francophonie. Le salon du livre a ainsi ouvert ses portes à Paris aux écrivains francophones qui ne manquent pas d’utiliser la langue française pour exprimer une certaine révolte par rapport à une France aussi fermée à la francophonie qu’enfermée dans de beaux discours.

Les citoyens francophones et les citoyens français partageraient-ils la même lassitude de l’attitude autiste enveloppée d’une belle "langue de bois" de nos représentants démocratiques respectifs ?

A les entendre en effet, tout irait bien dans le meilleur des mondes...

Messages

  • Là alors, Bravo de rappeler ces textes fondateurs qui sont, chaque jour, foulés aux pieds par celles et ceux qui sont censés représenter cette démocratie. Il convient toujours de rappeler également que si la démocratie est la loi du plus grand nombre, la République est là pour protéger les minorités contre cette loi. Ceci est évidement à double sens. En effet, la République se doit de protéger les plus faibles et tous ceux qui ne sont pas représentés. Mais elle sait aussi protéger les minorités qui agissent au détriment de la multitude !