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Shiro Azuma, la conscience du Japon.

Le choix individuel de la vérité historique contre l’amnésie nationale.

dimanche 22 janvier 2006, par Jean Dubois

Dans un contexte de dégradation continue des relations diplomatiques entre la Chine et le Japon, l’histoire du vétéran de guerre repenti Shiro Azuma disparu récemment à l’âge de 93 ans nous montre la capacité des individus rendus ennemis par l’histoire à se reconcilier au-delà des conflits entre Etats. Un homme allant à contre-courant de l’histoire et de sa patrie pour le plus grand bien de l’humanité : nul n’est prophète en son pays...


L’histoire du Japonais Shiro Azuma, décédé le 3 janvier dernier à l’hôpital de Kyoto, à l’âge de 93 ans, surnommé "la conscience du Japon" dans le titre d’un article du journal China Daily (écrit par Wu Jiao le 06 janvier), donne à réfléchir.

Ce vétéran a servi l’armée impériale du Japon en 1937, lorsque, le 13 décembre, l’envahisseur japonais a occupé Nankin, alors capitale de la Chine, et commis un horrible massacre figurant en bonne place parmi les crimes contre l’humanité commis au XXe siècle même si le gouvernement japonais persiste, particulièrement ces dernières années, à en nier l’importance voire la réalité.

Le massacre de Nankin de 1937 :

Durant six semaines plus de 300 000 Chinois, en majorité des civils, périrent en étant fusillés ou ensevelis vivants. Les soldats japonais mitraillèrent des dizaines de milliers d’hommes avant de brûler les cadavres pour détruire les preuves. Les officiers poussèrent le barbarisme jusqu’à organiser des concours de décapitation pendant lesquels il fallait couper le plus grand nombre de têtes possible ! L’armée japonaise ne se contenta pas seulement de massacrer des innocents mais détruisit et pilla la ville de Nankin - un tiers des bâtiments et de la fortune de Nankin a été réduit en cendre, beaucoup de précieux objets culturels chinois et 880 000 livres et documents ont été emmenés par camions entiers en mars 1938 - et viola nombre de femmes chinoises, de petites filles d’une dizaine d’années aux femmes d’une soixante dizaines d’années (20 000 viols selon les conclusions du tribunal national d’après guerre). Les nankinoises subirent les déshonneurs de l’amputation des seins ou du ventre. La ville de Nankin se transforma alors en un véritable spectacle d’horreur : le sang coulait partout à terre et une épaisse fumée assombrissait le ciel, les cadavres s’entassaient dans les rues de la ville, dans la plaine, les morts, trop nombreux, ne pouvaient pas tous être enterrés, des corps flottaient dans le Yangtsé. Tout cela sous le regard de centaines de témoins occidentaux dont des diplomates, des médecins et des missionnaires... Certains parvinrent même à faire sortir des photos du pays.

L’armée japonaise en train d’enterrer des Chinois vivants.

La repentance d’Azuma :

Rongé par la culpabilité, Azuma publia son journal de guerre en 1987 pour rendre public les atrocités commises par les soldats japonais. Cependant, il fut toujours trahi par les juristes japonais et fut poursuivi en justice en 1993. Malgré la perte du procès, il continua de proclamer la vérité à propos de la guerre. " L’ami sincère du peuple chinois ", selon la déclaration rapportée de Jing Shenghong, professeur d’histoire à l’Université de Nankin qui fréquenta Azuma de près (rapportée par l’agence chinoise Xinhua) , a visité la Chine 7 fois depuis 1987 pour demander pardon et aider les universitaires chinois à trouver des preuves de la brutalité des soldats japonais. Le journal de guerre de Dong shi lang, le nom chinois d’Azuma, a été traduit et publié en 1999.

Jiang Fugen, un survivant du massacre, âgé aujourd’hui de 78 ans, a déclaré au journal China Daily : " J’ai toujours tant détesté les Japonais ! Mais quand j’ai vu le vieux Azuma en larmes, s’inclinant et se prosternant devant nous pour se repentir, je n’ai pas pu retenir mes larmes !" Pourtant, 5 membres de sa famille ont été tués par les soldats japonais durant le massacre.

L’hommage rendu à Azuma par la Chine :

Les autorités chinoises, principalement la municipalité de Nankin ont ainsi rendu hommage à Azuma, ce qui est un fait significatif dans le contexte de dégradation continue des relations sino-japonaises.

Zhu Chengshan, un responsable du mémorial du massacre de Nankin a ainsi déclaré que " sa mort est une perte pour tous ceux qui ont osé connaître la vérité historique ".

Yin Yueping, un ancien responsable du mémorial rappelle que pendant le premier voyage d’Azuma en Chine en décembre 1987, il était silencieux la plupart du temps :

" Il se parlait à lui-même et ses yeux étaient toujours remplis de larmes. Il m’a dit qu’il culpabilisait vraiment de retourner à Nankin. Il était très fragile à ce moment-là. Mais son profond remords et son sentiment de culpabilité l’amenèrent à demander pardon encore et encore. Sa sincérité aurait ému n’importe qui. Si la plupart des gens au Japon était aussi intègre qu’Azuma, il n’y aurait plus de tensions entre les deux pays."

Avant de tomber malade en novembre dernier, Azuma se préparait pour son huitième voyage à Nankin.

L’amnésie japonaise : à qui a profité le crime ?

Dans le contexte de la guerre froide, la Chine de Mao n’avait guère insisté sur le massacre de Nankin. Il faut dire que le Japon s’est très vite enfoncé dans l’amnésie la plus totale et cela ne pouvait donc pas permettre une quelconque réconciliation entre la Chine et le Japon. En Europe, la réconciliation franco-allemande permise avec le Traité de l’Elysée conclu en 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer n’aurait jamais été possible sans une reconnaissance de la vérité historique de la part de l’Allemagne.

Or, les Etats-Unis sont en grande partie responsables dans cette amnésie concernant les massacres et les pillages perpétrés par l’armée impériale japonaise non seulement en Chine mais aussi dans toute l’Asie du sud-est. Furent en effet massacrés aux Philippines de nombreux prisonniers de guerre asiatiques et occidentaux que l’armée niponne enterrait en même temps que les lingots d’or déposés dans les cachettes sous-terraines qu’ils avaient eux-mêmes creusées, afin qu’ils se taisent à jamais et que leurs âmes gardent le trésor...

Le vainqueur et occupant américain ne s’est jamais soucié de faire pression sur le Japon pour qu’il examine son passé et a au contraire complètement acquitté le principal responsable : l’Empereur Hirohito, l’homme au nom duquel la guerre avait été menée.

A qui a profité le crime ? Dans un ouvrage traduit en 2002 aux éditions Michalon intitulé Opération Lys d’Or, les journalistes d’investigation américains Sterling et Peggy Seagrave montrent comment les Etats-Unis ont utilisé le trésor de guerre japonais pour financer la guerre froide faisant passer le pays vaincu comme une victime incapable de payer les réparations aux puissances alliées pour les torts et les souffrances que le Japon a causés durant la guerre ! Les journalistes américains racontent ainsi comment la CIA et la Maison Blanche ont partagé avec le dictacteur philippin Ferdinand Marcos le butin provenant des trésors japonais récupérés dans les années 1970 dans plusieurs sites.

Pour S. et P. Seagrave, encore aujourd’hui, cet aspect de l’histoire de la deuxième guerre mondiale est très peu connu :

"On a peu écrit sur ce sujet parce que, dans chaque pays conquis, d’importantes personnalités ont choisi de trahir leur patrie et leurs propres familles plutôt que de perdre les fortunes qu’ils ont accumulé en secret. La collusion financière avec le Japon avant, pendant et immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale demeure aujourd’hui un des secrets les mieux gardés. Alors que nous possédons énormément de témoignages sur les pillages perpétrés par les Nazis et sur les ententes économiques délictueuses auxquels de nombreux ouvrages ont été consacrés, il n’en va pas de même en ce qui concerne le Japon. Les documents, classés top secret, ont été retirés des archives ainsi que des bases de données occidentales, et ne seront probablement pas mis à la disposition du public avant une cinquantaine d’années." (p.101)

Pour S. et P. Seagrave, la raison de cette extrême discrétion n’est autre que l’entente financière secrète qui s’est mise en place entre les Etats-Unis et le Japon immédiatement après la guerre. L’amnésie japonaise est en fait aussi une amnésie américaine, une amnésie voulue qui a beaucoup rapporté et rapporterait encore aujourd’hui sous l’administration Bush ...(pour lire un article sur ce sujet cliquer ici)

Avant de profiter aux Américains, le trésor des criminels japonais avait déjà profité pendant la deuxième guerre mondiale au Vatican dont la banque recevait d’important dépôts et aux Nazis qui échangeaient de l’uranium extrait en Norvège occupée contre les lingots d’or transportés par les sous-marins japonais et livrés à la base sous-marine allemande de Lorient en France... Après tout, le régime de Vichy n’avait-il pas autorisé en 1941 le Japon à occuper le nord de l’Indochine ?

La fausse réconciliation de 1978 :

Ce n’est qu’en 1972, lorsque le président américain Nixon se déplace en Chine, qu’un processus de réconciliation est entamé entre la Chine et le Japon. La normalisation des relations sino-américaines entraîne immédiatement celle des relations sino-japonaises.

Or, les journalistes S. et P. Seagrave font l’hypothèse que la véritable raison du rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et la République populaire de Chine ne serait rien d’autre qu’un accord secret concernant l’or japonais. (cf Opération Lys d’Or, p.314-315) Tenant cette information d’un membre de la famille de Marcos, les journalistes américains prétendent que le président Nixon et Henri Kissinger se seraient entendus avec Zhou Enlai pour éviter un conflit entre les Etats-Unis et la Chine en échange d’une grande quantité de lingots d’or récupérés par Marcos. D’une part, l’économie chinoise se trouvait alors au plus mal et d’autre part, les Etats-Unis craignaient que la Chine n’envahisse Taiwan au moment où ils s’engageaient dans la guerre du Vietnam. On comprend mieux alors le silence de Mao concernant le passé japonais...

De fait, la normalisation des relations sino-américaines conduira en 1978 à la signature par le président chinois Deng Xiao Ping du Traité de Paix et d’Amitié entre le Japon et la République populaire de Chine. Mais ce traité ressemblait davantage à la mise en place d’une relation de bon voisinage qu’à un traité de paix. Les tensions restaient en effet vives concernant la mémoire de la guerre sino-japonaise comme le montre le problème de l’indemnisation de la guerre : le gouvernement chinois avait décidé d’abandonner toute demande d’indemnité de guerre à une condition : que le Japon se livre à une profonde introspection sur les dommages du peuple chinois durant la guerre, ce sur quoi le gouvernement japonais s’était alors clairement engagé !

La provocation japonaise :

Mais aujourd’hui, force est de constater qu’il y a une absence totale de consensus sur l’histoire entre la Chine et le Japon montrant une grave détérioration des relations sino-japonaises. Au Japon en 1995, la Commission pour le réexamen de l’histoire du Parti libéral démocrate (PLD) - parti de droite financé secrètement par les Américains - a conclu dans un rapport que " la guerre de la Grande Asie orientale n’était pas une guerre d’invasion mais une guerre d’autodéfense et de libération de l’Asie ". Dans leur livre, S. et P. Seagrave montrent que cette idée était déjà présente au moment de la deuxième guerre mondiale :

" Du point de vue de Tokyo, le pillage de l’Asie du Sud-Est était parfaitement justifié puisque les Japonais considéraient qu’ils appartenaient à une race supérieure et qu’ils avaient dépensé une grande part de la richesse nationale à "libérer" ces peuples de l’impérialisme occidental." (p.114)

Depuis 2001, le Japon a publié plusieurs fois un manuel scolaire d’histoire dans le but de nettoyer le contenu de manuels qui ôtaient aux jeunes " tout sentiment de fierté vis-à-vis de leur nation ". Parallèlement, le premier ministre Junichiro Koizumi ne cesse de rendre hommage au criminel de guerre Yasukuni Shrine en se rendant depuis 2001 au sanctuaire de ce dernier, le problème le plus important étant qu’il le fasse publiquement, ce qui apparaît comme la pire des provocations aux yeux de la Chine ! Jamais les relations diplomatiques entre les deux pays n’ont été aussi glaciales ! A ce jour, l’ambassadeur chinois du Japon ne se trouverait même plus à Tokyo...

Le premier ministre japonais se rendant au sanctuaire Yasukuni.

L’histoire instrumentalisée par la raison d’Etat :

La mise en avant systématique du massacre de Nankin par les autorités chinoises provoquée il est vrai par l’attitude du premier ministre japonais, pose cependant question. En 2004, le gouvernement chinois a ainsi autorisé des manifestations populaires contre le Japon. En avril 2005, Wen Jiabao, le premier ministre de la République populaire de Chine avait ainsi déclaré à l’intention du Japon :

" Seul un pays qui respecte l’Histoire, assume sa responsabilité devant l’Histoire et reçoit la confiance des peuples peut prendre des responsabilités plus importantes dans la communauté internationale."

Mais cette belle déclaration correspond davantage au refus chinois de laisser entrer le Japon dans le conseil de sécurité de l’ONU comme le premier ministre japonais le réclame, qu’à une intention du gouvernement chinois de réaliser aussi une introspection sur l’histoire de la Chine, loin d’être exemplaire en matière de transparence du gouvernement avec son peuple, notamment en ce qui concerne l’hypothèse d’un accord secret sino-américain en 1972 évoquée plus haut...

En réalité, on peut se demander si le souvenir du massacre de Nankin n’est pas instrumentalisé par l’Etat chinois afin de cacher d’autres raisons de mésentente entre la Chine et le Japon comme par exemple les réserves de gaz que se disputent les deux pays au large de Taiwan.

" La raison d’Etat, c’est des tas de raisons ! " aimait à plaisanter l’humoriste français Coluche disparu il y a 20 ans.

Ce que nous apprend l’exemple d’Azuma :

Sur un plan plus philosophique que politique, nous ne pouvons ainsi qu’être frappés par l’immense décalage qui existe entre l’attitude sincère de repentance d’Azuma et celle du survivant chinois qui pardonne à son ennemi historique, et les calculs étatiques prêts à attiser la haine entre les peuples au nom d’intérêts politico-économiques. L’exemple d’Azuma nous montre non seulement qu’il est vain de porter un jugement définitif et généralisateur sur le peuple japonais comme sur tout autre peuple, mais surtout que la réconciliation entre deux peuples se réalise plus rapidement et sincèrement entre les individus qu’entre les gouvernements.

L’exemple d’Azuma nous montre par ailleurs que l’histoire appartient d’une part aux peuples qui en sont victimes et témoins, d’autre part aux historiens qui recueuillent ces témoignages et les analysent dans un devoir d’objectivité mais en aucun cas aux pouvoirs politiques qui voudraient écrire l’histoire officielle en fonction de leurs intérêts. Le négationnisme du gouvernement japonais nous met ainsi en garde contre toute dérive totalitaire de ce genre dont la loi française de 2005 sur la réhabilitation du passé colonial est, à un degré moindre, un exemple.

A l’inverse, il faut se garder aussi de toute dérive démocratique laissant libre cours aux déclarations publiques négationnistes comme celle de Jean Marie Le Pen assimilant les chambres à gaz des camps d’extermination nazis à " un détail de l’histoire ". C’est précisément l’objet de l’article 24bis de 1990, dit « loi Gayssot », de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qui sanctionne l’expression publique, et uniquement cela, des discours négationnistes à savoir la négation de l’ampleur ou de la réalité du génocide juif perpétré par les Nazis pendant la 2ème Guerre Mondiale.

Ainsi, c’est dans le respect de la vérité historique et des victimes de l’histoire, à l’instar d’Azuma, que l’avenir de l’humanité pourra se construire sur des bases saines.