Action Francophone Internationale (AFI)

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La face controversée de Senghor.

Portrait à contre-courant des discours officiels.

mercredi 15 mars 2006, par Emile Aseke

Il y a un peu plus de 5 ans, le 27 février 2001, en réunissant à l’université du Shandong à Jinan en Chine des Francophones du monde entier pour une soirée débat sur Léopold Sédard Senghor - alors encore de ce monde - les futurs fondateurs de l’AFI avaient pris conscience des controverses existant sur ce personnage loin de faire l’unanimité en Afrique.

Du 12 au 15 mars 2006, l’Université Senghor d’Alexandrie a organisé un important séminaire sur le personnage de l’ancien président sénégalais Léopold Sédard Senghor à l’occasion du centenaire de sa naissance. Ce séminaire s’est tenu en perspective des prochaines festivités de l’Année Senghor prévues en octobre prochain. C’est dans ce contexte précis que l’auteur de cet article, un citoyen R.D. Congolais, tente de présenter une autre dimension, peut être la moins évoquée sur le poète, sous le titre : la face controversée de Senghor, et en appelle aux francophones du monde entier à un partage sans passion par l’entremise de l’AFI.

Dire et faire sont deux mots. Des controverses, c’est ce qui est resté de plus fréquent dans le chef des personnalités historiques. Rousseau est connu par son célèbre ouvrage, « l’Emile », qui a fait de lui la base de l’éducation, selon laquelle « l’enfant naît naturellement bon, seule la société le déprave par la suite ». Cependant, certains auteurs ont mentionné que le génie français de la théorie sur l’éducation de l’enfant a laissé à la seule rue la charge d’éduquer cinq gosses. Inconscience, irresponsabilité ou simple controverse d’un génie ? Là n’est pas l’essentiel car les exemples sont légion.

Dans cet exercice cognitif, chacun a consciemment ou inconsciemment son compte. Il n’est pas aisé de dresser un répertoire de controverses dans la société humaine, chacun de nous ayant tout autour de lui des cas à tirer indiscutablement du vécu quotidien.

Senghor, Léopold Sedar, constitue un des exemples. On sait que cette année 2006, le monde littéraire d’expression française s’associe à l’élite intellectuelle africaine, en particulier celle de l’Université qui porte son nom en Alexandrie ainsi que tous les amis senghoriens, pour célébrer ses cent ans de naissance. L’occasion est donc propice pour un partage sur diverses facettes de la personne du défunt académicien.

Il convient de rappeler que Senghor, homme politique et poète sénégalais est né à Joal, une petite ville côtière près de Dakar, le 19 octobre 1906. Dans ses œuvres littéraires, il s’est attaché à réhabiliter les valeurs culturelles africaines, à admirer la beauté de la femme africaine et à célébrer la grandeur de la négritude dont, à proprement parler, il fut le père. Nul doute que par ses qualités intellectuelles et sa grandeur d’âme, Senghor pourrait passer pour l’un des rares dirigeants africains du vingtième siècle.

Nous n’avons nullement la prétention de présenter d’une manière exhaustive sa face controversée pour n’avoir pas percé l’intimité de la personne. Toutefois, en intellectuel francophone africain, nous tentons de présenter ce que nous avons retenu de sa personne, sans vouloir diluer la valeur de ce personnage historique, politique et scientifique remarquable de l’Afrique.

Quatre points feront l’objet de ce partage, quitte au lecteur intéressé d’y ajouter ou d’en soustraire d’autres.

Primo : Senghor a chanté, loué et adoré la beauté de la femme noire Africaine. Par contre, il a épousé une femme blanche française.

Il est inadmissible de sonder le cœur d’un homme tant il est vrai que cette entité physiologique dispose miraculeusement des raisons que la « Raison » ignore. Néanmoins, par souci de lier la parole à l’acte, le poète sénégalais aurait pu tenir bon et prêcher par l’exemple en ayant pour épouse, une femme de la catégorie qu’elle a tant présentée à la face du monde et surtout à la jeunesse d’Afrique francophone, comme étant la plus attrayante femme du monde. Ne dit-on pas, « la plus belle femme du monde, c’est ma femme » ?

Secundo : Senghor a beaucoup écrit, enseigné et sensibilisé les africains à l’autodétermination, à la conquête de la liberté et à la lutte contre la domination étrangère. Curieusement, il fut le pont politico-culturel par lequel la France par la langue française a dominé et drastiquement déstabilisé l’Afrique.

Jusqu’alors il faut l’admettre que l’Afrique éprouve et éprouvera encore de la peine à panser les plaies héritées de conciliabules franco-senghoriennes. La Francophonie institutionnelle, O.I.F., dont la plupart des jeunes intellectuels africains regrettent la déviation des objectifs culturels en faveur des visées politiques tend à s’imposer une tradition : celle de faire pérenniser et créer davantage des régimes despotiques dans le continent noir. Cette institution internationale a, dès ses débuts, bénéficié de la force de persuasion de Senghor pour s’imposer particulièrement dans les cercles politiques de l’Afrique francophone. Encore ici avec Senghor, même politique, même recette.

Tertio : Senghor a tant invité les dirigeants politiques d’Afrique à la vertu d’alternance dans la direction des affaires de l’État. Malheureusement le temps qu’il a mis au pouvoir, plus de deux décennies, n’a pas justifié son discours.

L.S. Senghor a été élu premier président de la république du Sénégal en 1960. Il fut re-élu à la quasi unanimité des suffrages en 1963, 1968 et 1973. En 1978 il l’emportait encore avec 82% des voies. Avec plus de vingt ans de règne sans alternance, le Sénégal devenait pratiquement son territoire privé. C’est seulement le 1er janvier 1981 qu’il se retira et fut remplacé par son bras droit, Abdou Diouf, l’actuel Secrétaire Général de l’OIF. Ce dernier, bien que tenant à régner en tête de l’Etat sénégalais, n’a malheureusement pu résister au vent de l’élection libre, transparente et démocratique à laquelle les Sénégalais ont enfin dégusté plus tard. D’ailleurs, certains analystes estiment que le retrait de Senghor du pouvoir aurait été motivé par des perspectives heureuses de son élection à l’Académie française qui intervint finalement en 1983.

Quarto : Est-ce à sa charge ? Pour les générations futures d’Afrique francophone, il y a trois éléments : Senghor, la vie de Senghor et la mort de Senghor qui, pris comme des réalités distinctes pourraient constituer l’une des conditions de possibilité d’une révolution culturelle africaine moins favorable à la France.

Comme on pouvait entendre des commentaires de la bouche du petit peuple sénégalais sur l’attitude de l’Elysée aux funérailles de Senghor, « celui qu’il [L. S. Senghor] a appelé ami, mieux un frère, est justement celui qui vient de lui cracher sur la tombe ». En effet, l’absence du chef de l’Elysée aux obsèques de L.S. Senghor à Dakar, a étonné tout le monde. Mineur soit-il à l’Elysée, cet incident pourrait rester un motif pour les jeunes de cultiver un sentiment anti-français dans les pays francophones d’Afrique. C’est ce que l’on ne peut nullement souhaiter car ni le bulldozer « Francophonie Institutionnelle », ni la farouche dictature des « gouvernements - délégués » ne sauront contenir une telle malheureuse éventualité. Une chose est certaine, une majeure partie de français, non seulement n’est pas responsable, mais aussi n’est pas au courant des atrocités infligées aux paisibles citoyens d’Afrique francophone par les dirigeants français d’après les indépendances.

Comme quoi, tous nos dirigeants nous ont trahis. Raison pour laquelle nous devons, de part en part, nous évertuer à nous prendre en charge. Une prise en charge qui implique la promotion de ce qui peut encore nous unir et l’abandon de ce qui nous a effectivement divisés. C’est ici que la jeunesse française est interpellée pour une relecture de l’histoire en vue d’un avenir radieux de la coopération entre la France et les pays francophones, particulièrement ceux d’Afrique. La jeunesse africaine devrait se sentir, elle aussi, interpellée dans sa disponibilité à sauvegarder l’outil qui passe pour une partie intégrante de son identité, nous avons cité la langue française. Le défi est entier.

L’AFI, Action Francophone Internationale, serait-elle l’un des cadres indiqués pour et par la jeunesse francophone du monde en vue de lever pareil défi ?

Messages

  • Etudiant francophone en Chine, Dalian, je suis satisfait de l’analyse ou des constants que présente ici, monsieur Emile Aseke. Nos dirigeants nous ont trahis et, je dirai nos dirigeants nous trahissent toujours, soit par le goût d’enrichissement personnel, soit par la recherche éffrenée de la grandeur.

    Nous devons avoir le courage de dire que les choses tournent mal. Des sites comme l’Afi sont dont à encourager ; quitte à vérifier si, cette Afi - elle aussi - n’est une ramification de l’Organisation Internationale de la Francophonie, dont j’ose croire Emile parler de Francophonie Institutionnelle.

    Désormain, vous pouvez compter sur ma régularité sur le site.

    C. L

    • Face à votre légitime méfiance, nous tenons à insiter sur le fait que l’AFI n’a strictement rien à voir avec l’OIF et ne saurait donc résulter de celle-ci. L’AFI est du point de vue juridique une association française loi 1901 créée le 11 novembre 2003 à Angers, date symbolique choisie pour rendre hommage aux soldats des colonies françaises morts pour la France en 14-18.

      Nous voudrions ainsi faire remarquer que l’OIF n’a à proprement parler jamais été créée. En effet, au sommet francophone de Hanoï en 1997, Boutros Boutros-Ghali, venant de perdre sous la pression des Etats-Unis le poste de Secrétaire Général de l’ONU, se retrouve élu Secrétaire Général de l’OIF, ce qui a permis de postuler a posteriori l’existence de l’OIF, la fonction ayant créé l’organe. Une seule phrase légitime donc l’OIF : " Il est créé un Secrétariat Général de la Francophonie " (article 6 de la Charte de la Francophonie datant du 15 novembre 1997, cf Robert Chaudenson, Mondialisation, la langue française a-t-elle encore un avenir ? Institut de la Francophonie, 2000, p.51).

      Quant à l’AFI, elle prend sa seule légitimité de la libre adhésion des individus se voulant francophones et non pas d’obscures manoeuvres politico-politiciennes et encore moins d’un processus faisant de la Francophonie une pâle copie de l’ONU.

      Nous pensons que les peuples francophones trahis par leur gouvernement doivent se réapproprier démocratiquement la francophonie. Tel est le but de l’AFI.

      Merci donc, Monsieur Charles Laforêt, de votre soutien et surtout de votre confiance.

    • Lu vos textes mais les choses ont changé et depuis l’époque où j’ai écrit ça, d’une part on a refait l’accord de siège pour remplacer dans cet accord l’ACCT (devenue AIF ) par l’OIF et surtout depuis Tananarive en novembre 2005, l’AIF n’existe plus et seule demeure l’OIF l’ancien administrateur général (Roger Dehaybe a été remplacé par Clément Duhaime) est simplement désormais administrateur. Vous devez trouver facilement tous ces détails sur internet. Bon courage.

    • Ces changements récents ont-ils donc donné plus de légitimité à l’OIF ?

    • Ce n’est pas tant une question de légitimité que de légalité. B. Boutros Ghali a créé l’OIF, de facto, à force d’en parler, mais sans que, de jure, elle existe. Cela posait beaucoup de problèmes, en particulier dans la mesure où une organisation internationale de ce type bénéficie de ce qu’on nomme un accord de siège (ce qui donne à certains de ses fonctionnaires le statut diplomatique et tous les avantages qui s’y attachent).

      Un accord de siège a été fabriqué de façon artisananale, en bricolant le vieil accord de siège de l’ACCT qui datait des années 70 (signé par Maurice Schumann !). Cette mesure d’urgence, "artisanale", ne donnait toutefois pas vie à l’OIF dans les documents officiels comme la Charte de la Francophonie (1997) et il a fallu attendre fin 2005 pour que se fasse enfin la vraie réforme structurelle. Je vous signale pour vos liens un site très bien fait et riche dont l’adresse est :

      Voir en ligne : mondes francophones

  • je pense que les 4 points retenus pour décrire le parcours de Senghor occulte un point essentiel et pernicieux pour tout africain et noir de la diapora : le complexe d’infériorité du noir par rapport au blanc. Senghor s’est porté apôtre de ce viatique dans tout son itinéraire. Ne disait-il pas "la raison est hellène, l’émotion nègre" pour justifier la supériorité de la race blanche sur la race noire ? Cela ne rappelle-t-il pas la phrase célèbre de Jules Ferry "les races supérieures ont des droits sur les races inférieures : le devoir de les civiliser" ? Senghor a fini par avouer "la colonisation est un mal nécessaire".
    L’héritage politique et intellectuel de Senghor est très lourd à porter en grande partie parce que profondément influencé par un grand raciste français du nom de Gobinau auteur de l’ouvrage "de l’inégalité des races". Comme le disait Fanon, Senghor est l’exemple type du "peau noire, masques blancs" ce qui peut expliquer son mariage avec sa normande. Le professeur Cheikh Anat Diop considérait la négritude comme une réaction épidermique de noirs qui se prenaient pour des blancs et à qui les blancs ont fait comprendre qu’ils sont noirs. Ce que Senghor n’a jamais pardonné au célèbre égyptologue sénégalais.
    Durant son magistère, Senghor a bloqué l’éclosion de toute intelligence opposée à sa vision des choses. C’est pourquoi, Cheikh Anta Diop, considéré comme l’africain du 20ème siècle par les noirs de la diaspora a été baillonné par Senghor qui a osé lui interdire d’enseigner à l’université de Dakar. Que dire des Abdoulaye Ly, Mamadou Dia, Abdoulaye Bathily, et j’en oublie ? Le résultat a été de dilapider les ressources nationales vers le secteur de l’art et de la danse (ex : moudrafrique) à partir d’un postulat fallacieux "le négre a la danse dans le sang" (senghor dixit).
    Feu Sekou Touré, ancien président de la Guinée, dont les bisbilles entre Senghor, Houphet et lui restaient épiques, disait du président poète "c’est le plus grand accident tectonique qui est arrivé au continent africain". Cela résume, à mon sens, toute l’oeuvre de Semghor.

  • En faisant de Senghor un africain, la nature a tout gaché. Même les plus racistes s’entre les français n’ont jamais dédaigné le continent noir autant que Senghor. J’y reviendrai.

  • Le chef de l’Elysée Jacques Chirac fut absent aux obsèques de Senghor en 2002. Or, Philippe de Gaulle nous rappelle dans son livre De Gaulle, mon père que le président sénégalais fut le grand absent de la délégation de chefs d’Etats africains qui se recueuilla sur la tombe de De Gaulle à Colombey en 197O. Le fils de De Gaulle explique cette attitude de Senghor par "le sentiment d’une certaine supériorité vis-à-vis des autres pays d’Afrique noire, beaucoup moins anciens dans la francophonie" (Edition Plon, Pocket, p.309). Senghor aurait-il donc agi par fierté à l’égard de ses homologues africains ? Ce qui ne semble guère en son honneur. Philippe de Gaulle révèle par ailleurs que le chef d’Etat africain "préféré" de De Gaulle n’était pas Senghor mais son rival, le chef d’Etat ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Senghor aurait-il alors jalousé ce dernier ? Ainsi, faut-il voir dans l’absence de Jacques Chirac, gaulliste de filiation politique, un lien direct avec celle de Senghor 32 ans plus tôt ? Quand la politique - idéalement au service du peuple - se réduit à des histoires de pouvoir et de sentiments personnels entre nos représentants démocratiques...