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Afrique : quelle (s) énergie (s) pour le développement durable ?

L’ indispensable croissance de la consommation d’ énergie dans les pays du Sud ne compromet-elle pas l’ avenir du développement durable ?

mardi 25 octobre 2005, par Wiewer de Djibouti

Abdou Diouf, le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, a inscrit le Xe Sommet de la Francophonie qui s’est tenu en novembre 2004 à Ouagadougou, au Burkina Faso, sous le thème suivant : « La Francophonie : un espace de solidarité pour un développement durable ». Il déclare ainsi : Le développement ne peut être durable si les gouvernements ne créent pas un environnement économique favorable.
Mais au-delà des beaux discours, ce concept de développement durable n’est-il pas illusoire ?

La notion de développement durable :

Le processus de développement économique tel qu’il a été conçu aux années 50, fait place à celui de développement durable. En effet, les acteurs du développement utilisent cette notion pour désigner toute démarche qui tend à faire reculer la pauvreté et les inégalités sans détérioration de l’environnement. Cette nouvelle approche concilie environnement et développement. Mais comme le souligne G.RIST, dans « Le développement. Histoire d’une croyance occidentale », une double grille de lecture apparaît.

Dans un premier temps, le développement durable préconise un volume de production supportable pour l’écosystème, ensemble des milieux naturels ou anthropiques, et surtout qui puisse être envisagée dans la longue durée.

Dans un second temps, le développement durable sous-entend le fait que les pays du Sud souffrent d’un développement non-durable, et qu’il faut faire durer la croissance qui entraînera un développement à un rythme soutenu.

Croissance et production sont les deux chevaux de Troie du développement durable. En économie, ces deux concepts sont liés.

Développement durable et croissance économique :

La croissance économique désigne le processus d’augmentation continue du volume de la production. Elle ne s’accompagne pas seulement d’un accroissement des volumes, mais aussi d’une diversification illimitée. C’est un processus irréversible, qui constitue une condition nécessaire pour une amélioration du niveau de vie d’une population. Historiquement, ces phases d’accroissement du volume de production correspondent aux révolutions industrielles. Théoriquement, les libéraux ont utilisé la croissance comme moyen de vaincre la rareté. Pour eux, la croissance économique fourni les bases d’une amélioration du niveau de vie, aussi bien qualitativement que quantitativement. (Tous les besoins sont satisfaits). Cette vision a longtemps été dominante dans toutes les politiques économiques menées dans les pays industrialisés. L’industrialisation a été le corollaire de ce type de politique.

Cependant, si on reste dans une approche économique, la croissance a un coût, ensemble de dépenses et de charges associées à la production des biens, selon GODARD.O dans la revue Problèmes économiques ( n°2596, du 23 décembre 1998, pp. 1-4). En effet, la concentration de dioxyde de carbone est 25 fois supérieure à celle du début de la première révolution industrielle ; l’utilisation d’un gaz comme le fréon détruit la couche d’ozone. Les exemples sont nombreux. Tout se passe comme si à un certain degré de croissance, l’activité économique tend à avoir des répercussions négatives sur son aire de production. Ce qui empêcherait sa propre existence. La croissance peut donc conduire à une élimination de l’activité économique (et sociale) qui l’a générée.

La croissance nécessite une consommation et utilisation d’énergie, système matériel capable de produire du travail. Les choix énergétiques ont toujours été déterminants, car selon J.M CHEVALIER, P. BARBERT et L.BENZONI, la révolution industrielle reposait sur l’exploitation organisée du charbon. Et concernant les pays du Sud, ces auteurs montrent que la consommation d’énergie dans ces pays est dix fois plus faible que celle des pays du Nord. Mais d’après le 16ème Conseil Mondial de l’Energie si la consommation d’énergie par habitant demeurait stable, la consommation totale serait multipliée par 1,4, sur une base de 8,5 milliards d’habitant en 2025. Les principales raisons de cette augmentation serait une forte urbanisation et un grossissement du parc automobile.

Développement durable et pauvreté :

L’éradication de la pauvreté est l’un des objectifs (avec celui de croissance) des politiques de développement durable. C’est un phénomène permanent dans les pays du Sud. L’analyse de la pauvreté a toujours été tournée vers la pauvreté monétaire, caractérisée par un faible revenu, et une insuffisance matérielle. On a pu identifier plusieurs types de pauvreté : celles relatives à la santé, à l’éducation, à l’alimentation. Quant à la pauvreté « énergétique », elle correspond à une sous-utilisation des capacités énergétiques, mal-utilisation de l’énergie, ou simplement à un non-accès aux sources d’énergie nécessaires à une amélioration des conditions d’existence. Cette pauvreté s’inscrit dans le cadre du développement durable, dans la mesure où dans les pays du Sud l’utilisation du bois, source d’énergie, masque, par exemple, une déforestation et détérioration de la santé des individus, bien que l’usage d’énergie est nécessaire à une croissance économique. Cette déforestation explique à son tour l’exode rural dans ces pays. La consommation énergétique doit à ce titre être prise en compte.

Le développement durable : un mythe ?

Dans le cadre du développement durable, une croissance soutenue est-elle (théoriquement) souhaitable ? La croissance économique implique des coûts aussi bien pour les individus que pour l’environnement. A ce titre, une croissance économique peut-elle être durable ? Autrement dit, la production supportable par notre environnement, correspond-t-elle à la croissance nécessaire aux pays du Sud ? Comment en science économique durabilité et croissance sont envisagées, à travers des concepts comme la rareté ? Pratiquement, la situation démographique entamée dans les pays du Sud est celle de l’accroissement, indépendamment des politiques de développement durable. Cet accroissement démographique entraîne une augmentation de la consommation d’énergies. L’application des politiques du développement durable préconisant une baisse de cette consommation, afin de sauvegarder l’environnement, ne risquent-elles pas d’empêcher toute croissance économique dans ces pays ? Rappelons au passage que le développement économique des pays du Nord s’est réellement effectué sur une industrialisation, « une maîtrise de la nature », sur le progrès. Peut-on alors interdire aux uns ce que d’autres ont fait pour se développer ?

Le développement durable n’est-il pas seulement un concept flou, caractérisé par des contradictions internes, à l’image du capitalisme ?

Quelle réalité économique et sociale y a-t-il derrière ce concept ( car même si on essayait de contrôler la consommation d’énergie dans les villes africaines, la production nécessaire pour permettre l’existence de ces citadins en souffrirait) ?

Le développement durable ne serait-il pas un mythe, destiné à accentué cyniquement les disparités entre les régions du monde ?

BIBLIOGRAPHIE

J-D. LECAILLON et al., Economie contemporaine, De Boeck Université, 2001.

J-M. CHEVALIER et al, Economie de l’énergie, DALLOZ, 1986.

J-P. OLSEM, L’énergie dans le monde : stratégies face à la crise, 2ème édition, HATIER, 1984.

J-M. HARRIBEY, Le développement soutenable, ECONOMICA, 1998.

P.CABIN (coordonnée par),L’économie repensée, Editions Sciences Humaines, 2000.

H. DOMENACH, et M. PICOUET, Population et environnement, PUF, QSJ, avril 2000.

P. CAHUC, La nouvelle microéconomie, Repères, LA DECOUVERTE, 2001 .

Messages

  • La disparition de l’humanité ?

    La disparition de l’humanité ? Cette surprenante interrogation est l’incroyable diagnostic dressé par deux personnages de renom auxquels l’on ne peut prêter l’intention d’une médiatisation ayant recours au sensationnel ! Hubert Reeves, l’astrophysicien avait prononcé en 1997 la sentence suivante « ...le principal défi à relever pour l’humanité est d’être encore là pour le troisième millénaire. », c’est le titre même qu’a choisi de donner Christophe Vieren de l’Université de Lille (1) à son article mis en ligne sur le site « http://www-cal.univ-lille1.fr ». Jared Diamond, géographe et spécialiste de physiologie, nous alerte, lui à travers le titre de son article « Et si nous disparaissions comme les Mayas ? » (2) ; article paru dans le New York Times et repris par le Courrier international du 30 mars dernier. Quelle est donc la crédibilité qui soutient leur incroyable inquiétude ?

    Le point crucial sur lequel s’accordent ces deux mises en garde est la relative inconscience de la gravité du problème écologique qui nous menace. ; car pour Jared Diamond la mondialisation implique « que les difficultés de n’importe quelle société peuvent se répercuter sur toutes les autres » et pour Christophe Vieren la communauté internationale ne se saisit que très lentement de cette menace écologique extrême qui devrait être l’urgence mondiale !
    Quel est ce problème écologique majeur qui nous menace ? Christophe Vieren le rappelle à l’aide d’une liste terrible : « pollution de l’eau - pollution de l’air - diminution de la couche d’ozone - prolifération des produits toxiques et cancérogènes - épuisement des ressources naturelles - radioactivité - organismes génétiquement manipulés. » à laquelle il faut ajouter « l’amenuisement de la biodiversité [par] les effets de la désertification liée à la déforestation ».
    A la question spontanée qui surgit naturellement : mais pourquoi nos gouvernants ne se saisissent que frileusement de ces multiples périls écologiques ? Jared Diamond apporte une réponse pédagogique très démonstrative à l’appui de l’histoire des civilisations. Il dégage notamment deux constantes, il faut que dans une société menacée le pouvoir souffre lui-même des difficultés pour qu’il s’engage résolument dans les bonnes décisions, à cet égard pour ne citer qu’un des exemples délivrés : les chefs Mayas ne prenaient pas les décisions contre la déforestation catastrophique parce qu’ils ne vivaient pas les conséquences douloureuses affligeant leur peuple. Autre constante « il faut que les sociétés soient prêtent à remettre en question des valeurs fondamentales, quand ces valeurs sont obérées par l’évolution des conditions de vie ». Christophe Vieren partage bien cet avis sur la première constante : le non intérêt immédiat du pouvoir face à un problème global, lorsqu’il souligne « Nombreuses sont les personnalités scientifiques de toutes disciplines confondues, les O.N.G., les multiples associations de sauvegarde de l’environnement à pousser le même cri d’alarme » mais il y a face à eux pour les démentir « des organisations gouvernementales, des pouvoirs publics, des complexes militaro-industriels, des multinationales pétrolières, automobiles ou chimiques... »

    Toutefois ces deux auteurs n’en restent pas à ce constat terrible, ils veulent conclure sur l’espoir d’un sursaut de prise de conscience. En effet pour le géographe notre chance tient aussi paradoxalement dans la mondialisation, car si des Mayas « lorsqu’ils abattaient leurs arbres n’avaient pas d’historiens ni d’archéologues, pas de journaux ni de télévisions pour les mettre en garde contre les conséquences de leurs actes » nous avons cette connaissance tirée du passé ! Quant à l’universitaire lillois même s’il constate la timidité des résolutions prises au sommet sur les changements climatiques de Kyoto en 1997, il veut croire en « la capacité de chacun d’entre-nous d’agir et de réagir dans le sens du développement durable », c’est-à-dire qu’il croit en la capacité démocratique pour dépasser les obstacles aux bonnes décisions, dressés par les intérêts particuliers.

    Michel Paye

    (1) « Le principal défi à relever pour l’humanité est d’être encore là pour le troisième millénaire » sentence de Hubert Reeves prononcée en 1997, relayée en titre d’un article paru de Christophe Vieren, extrait du site www-cal.univ-lille.fr dans un relevé du 16/O6/2005

    (2)« Et si nous disparaissions comme les Mayas ? » de Jared Diamond, article du quotidien The New York Times, repris dans le Courrier International n° 751 du 24 au 30/3/2005