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La francophonie interculturelle de François Cheng.

Apprendre la langue française dans un dialogue constant entre culture chinoise et culture française.

mercredi 19 octobre 2005, par Julien Debenat

François Cheng, écrivain francophone d’origine chinoise est le premier asiatique à être entré à l’Académie française.
Voici une présentation commentée de son dernier ouvrage :

"LE DIALOGUE
Une passion pour la langue française"

François Cheng
Editions Desclée de Brouwer & Presses littéraires et artistiques de Shanghai.
Paris, 2002.

Le texte du « Dialogue » a été écrit vers avril 2002, quelques mois avant l’élection de l’auteur à l’Académie française. Il s’agit d’un petit livre de 95 pages, destiné à un large public, non spécialiste, mais qui s’intéresse aux deux cultures, française et chinoise.

L’auteur y présente ce qui apparaît en sous-titre, sa « passion pour la langue française ». Il s’agit pour lui de relater l’aventure linguistique qui le conduit à 73 ans aux portes de l’Académie française, alors que « débarquant à Paris à dix-neuf ans passés, [il] ne connaissait pas un mot de français. » François Cheng nous fait part des difficultés rencontrées et des motivations qui l’ont poussé à continuer.

Nous avons choisi de faire le compte-rendu de ce livre en raison de sa haute teneur en interculturalité (du 100%), et parce qu’il ne s’agit pas d’une oeuvre de spécialiste en communication interculturelle, mais de celle d’un acteur de cette communication, qui parle donc d’une expérience vécue. Ce que contient ce livre peut être directement utilisable en didactique du Français Langue Etrangère en Chine, dans le cadre de l’enseignement culturel. Il peut faire l’objet d’un exercice de compréhension écrite, ou d’un exposé, et donner lieu à des débats ou des discussions autour du thème de l’interculturel France-Chine...

Cet article est aussi l’occasion de rendre hommage au parcours exceptionnel de François Cheng.

Le Dialogue

Publié conjointement par les éditions Desclée de Brouwer et les Presses Littéraires et Artistiques de Shanghai, dans une collection commune intitulée Proches Lointains, « Le Dialogue » s’inscrit clairement dans une intention éditoriale de rencontre entre deux cultures, celle de la France et celle de la Chine. La collection Proches Lointains s’inscrit elle-même dans une autre collection plus vaste, celle de La Bibliothèque Interculturelle, appuyée par l’Alliance des Editeurs Indépendants et la Fondation Charles Léopold Mayer. Voici la description du principe de la collection Proches Lointains, telle qu’elle apparaît en revers de couverture :

« [...] la collection Proches Lointains propose la rencontre originale de deux auteurs. L’un chinois, l’autre français, [...]. Une invitation au détour par la culture de l’autre, pour comprendre mieux la sienne et pour faciliter le dialogue interculturel entre la Chine et la France, avec, bien sûr, ses entendus et ses malentendus. »

Nous sommes donc en présence d’un livre quelque peu singulier, écrit par un seul auteur, mais qui s’intitule « Le dialogue », et qui s’inscrit dans une collection dont le principe habituel est de réunir deux auteurs pour une écriture commune.

Qu’est-ce qu’une langue, qu’est-ce qu’une culture ?

Un seul auteur, donc, mais qui traite d’un dialogue : celui qui se joue entre les deux langues, et partant les deux cultures (« deux langues complexes, [...], chargées d’histoire et de culture. » p.7), dans et avec lesquelles il vit et travaille. D’emblée, une interrogation survient à la lecture des premières pages : les deux langues et les deux cultures co-habitent, certes, et parlent. Mais se parlent-elles ? Entretiennent-elles un dialogue pour autant, même si elles vivent sous le même crâne et dans le même cœur ? Car il s’agit de « deux langues de nature si différente qu’elles creusent entre elles le plus grand écart qu’on puisse imaginer », à tel point que l’auteur annonce : « durant au moins deux décennies après mon arrivée en France, ma vie a été marquée par un drame passionnel fait avant tout de contradictions et de déchirements. » (p.7-8). Pour atteindre la « symbiose patiemment recherchée », il a fallu qu’une hiérarchie se mette en place : « [...] j’ai opté finalement pour une des deux langues, l’adoptant comme outil de création, sans que pour autant l’autre, celle dite simplement maternelle, soit effacée purement et simplement. Mise en sourdine pour ainsi dire, cette dernière s’est transmuée, elle, en une interlocutrice fidèle mais discrète, d’autant plus efficace que ses murmures, alimentant mon inconscient, me fournissaient sans cesse des images à métamorphoser, des nostalgies à combler. » (p.8).

Pourquoi le dialogue entre les deux langues est-il si difficile, voire impossible sur un pied d’égalité ? François Cheng explique cet état de fait par la nature même du langage, qui n’est pas « seulement un instrument objectif de désignation et de communication » (p.10), mais porte en lui une culture, une manière d’être et de se relier au monde particulière, qui tend à l’universalité sans jamais l’atteindre définitivement ni complètement. Il évoque deux états ou étapes qui guettent l’apprenant en langue étrangère :

1°) « une langue [...] c’est quelque chose qui vous est donné en vrac » (p.9), qui permet depuis la naissance de tout dire et de tout décrire, et qui revêt un caractère évident, universel et immédiatement accessible.

2°) D’où une stupéfaction lors de la prise de contact avec une langue étrangère : « il n’y a pas de système constitué plus étanche, dressant des barrières aussi sévèrement gardées, difficilement franchissables aux yeux de quelqu’un qui n’a pas la chance de naître dedans. » (p.9) L’apprenant prend alors conscience « qu’une langue prend en charge notre conscience et nos affectivités »(p.9), et qu’il s’agit là d’un mystère. La tâche semble à ce moment-là bien plus énorme et profonde, pour celui ou celle qui se rend compte qu’il est question d’autre chose que d’un apprentissage purement technique : « plus qu’une affaire de mémoire, on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d’imagination, puisqu’on apprend non un ensemble de mots et de règles, mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier, et finalement, d’être. »

A partir de cette prise de conscience, les chemins peuvent être différents selon les destins : l’investissement dans l’apprentissage sera fonction des besoins et des désirs de chacun. L’auteur, lui, a choisi de « s’investir tout entier dans cette langue, y inscrire les chiffres de son destin au point d’en faire un instrument de survie, ou de création » (p.11). L’apprentissage du français s’est mué en François Cheng en quête spirituelle imprégnée de taoïsme et de messianisme : le Tao est composé du Yang, du Yin et du Vide médian, et « il désigne l’immense marche de l’univers vivant, une création continue [...] Appliqué au destin spécifique de l’homme, il suggère une tâche, voire une mission dont l’homme, devenu un être de langage, doit s’acquitter : celle de dialoguer avec l’univers vivant, cela à tous ses niveaux constitutifs, c’est-à-dire avec les êtres humains bien entendu, mais également avec la Nature, le Cosmos, et un ordre supérieur désigné par le terme « Ciel ». (p.16-17)

Cette vision taoïste à trois termes Yin-Yang-Vide médian / ou bien encore Terre-Homme-Ciel) correspond assez bien à la situation de l’enseignement interculturel : une culture et une langue maternelles - une culture autre, nouvelle - un entre-les-deux, espace-temps médian qui permet la rencontre). Le tout en mouvement et en transformation constants (François Cheng parle de « Création continue » p.16). Le vide médian (ou l’entre-cultures) est selon le Taoïsme, un « souffle en soi [au même titre que le Yin et le Yang] » qui « est là lorsque le Yin et le Yang sont en présence. Il est indispensable ; c’est lui, lieu de circulation vitale, qui aspire et entraîne ceux-ci dans le processus d’interaction et de transformation mutuelle. » (p.15-16) Nous pouvons ici rappeler qu’en effet l’interculturel est constitutif du culturel, en ceci que toute expérience culturelle se situe dans un processus social, et est donc prise dans des jeux de relations elles-mêmes en évolution constante. Toute culture est affaire de médiation, de relation, d’interaction au moyen de langages plus ou moins différents (langage au sens strict, mais aussi langage du corps, de l’art, du vêtement, ...). François Cheng s’appuie sur l’essence même de ce qu’est une culture, à savoir selon lui « en réalité le produit collectif d’un grand groupe de personnes vivant ensemble et qui mettent justement en valeur leur part partageable » (p.13). Voilà pourquoi d’après lui aucune culture ne peut former un « bloc si irréductible qu’elle serait réfractaire à la transmission par rapport à une autre culture. » (p.13)

« une passion pour la langue française » : un dialogue difficile et douloureux.

Si toutes les cultures sont déjà des intercultures, elles ne sont pas pour autant égales. Il y a des cultures dominantes et des cultures dominées, des cultures opprimées, minoritaires, et des cultures rayonnantes et expansives, ... Tout dialogue comportet-il une part de conflit ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi la France et sa culture ? Laissons-le revenir sur le début de sa relation avec la langue et la culture françaises :

« Les raisons profondes qui m’ont décidé alors, presque sans hésitation, à me fixer en France, j’en vois rétrospectivement trois. » (p.27)

1°) « d’abord, sa plus que célèbre littérature, riche en matières humaines et en contenus sociaux, en descriptions charnelles et analyses psychologiques, en idées et réflexions également. » (p.27)

2°) « ensuite, son raffinement aussi bien dans les créations artistiques que dans la vie courante, comme en témoigne son amour de la gastronomie et du vin, auquel ne saurait demeurer insensible un Chinois. » (p.27)

3°) « un fait enfin, qui a son importance dans la conscience, sinon dans l’inconscient [...] : la France est le pays du milieu de l’Europe occidentale. Un pays à la géographie variée, ouvert à tous les orients, ayant reçu des influences venant de tous côtés, devenu un creuset où s’entrecroisent les contradictions et les complémentarités, d’où jaillit l’irrépressible besoin de tendre vers l’idéal de l’universalité. » (p.27)

Il est intéressant de noter ici que dans l’imaginaire inconscient du jeune François Cheng, il semble que la valeur de la culture française réside autant dans sa capacité à se laisser influencer par d’autres cultures que dans son caractère universaliste et rayonnant.

Plus loin, François Cheng se félicite d’avoir fait le bon choix en adoptant la langue française comme langue pour son œuvre d’écrivain : « plus qu’un outil adapté, une sorte de stimulatrice qui me poussait vers toujours plus de rigueur dans la formulation, plus de finesse dans l’analyse. » (p.34) François Cheng a choisi non pas de maîtriser le français, mais d’en faire sa « chair » et son « sang » (p.28), ce qui lui a valu la bagatelle d’un « demi-siècle de tâtonnements, de perditions, de relèvements, de fulgurantes joies mêlées de larmes, d’indicibles ravissements toujours sur fond d’inquiétude, de tremblement... » (p.28)

Ses premiers travaux d’écrivains furent des traductions en chinois de poètes français. Selon lui, il ne s’agit pas d’un hasard : « la poésie ne se sert pas d’un langage ; elle est l’art du langage même » (p.36) François Cheng peu à peu veut écrire sa propre poésie : il sent qu’avec un langage autre il pourrait « forger un langage qui reprendrait l’héritage du passé, tout en y introduisant des éléments nés de la conscience de la modernité »(p.37) Et il a éprouvé maintes fois depuis lors « cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du monde. »(p.39).
Il est selon nous très important de prendre en considération ici que c’est par le jeu des formes et des sons que François Cheng explore la nature poétique de la langue : « j’ai tendance, tout bonnement, à vivre un grand nombre de mots français comme des idéogrammes. Ceux-ci sont idéogrammes, non par des traits graphiques, bien sûr, puisqu’ils relèvent d’un système phonétique -encore que la graphie de certaines lettres ne me soit pas indifférente : A, homme ; E, échelle ; H, hauteur ; M, maison ; O, œil ; S, serpent ; T, toit ; V, vallée ; Z, zébrure, etc. - c’est phonétiquement qu’ils incarnent l’idée d’une figure. »(p.40)

L’écrivain nous livre ensuite une série de poèmes inspirés par la qualité phonique d’un mot français : par exemple le mot « Arbre » prononcé à haute voix évoque pour l’auteur ce qui s’élève d’abord [ar], puis plane là-haut [b] avant de répandre une ombre bienfaisante [bre]. La structure du poème sur l’arbre découle de la structure phonétique du mot.

La graphie des signes

Nous voudrions revenir sur ce que François Cheng présente comme une façon de percevoir la graphie des signes héritée de sa langue maternelle, le chinois. Il est convenu depuis longtemps de classer le français et toutes les langues alphabétiques dans la catégorie des langues dont la graphie ne renvoit pas à un ou des signifiés mais au signifiant phonétique. En ce cas les écritures chinoise et française sont diamétralement opposées. Cependant il est indéniable que l’écriture chinoise est passée par des simplifications qui l’éloignent progressivement d’une graphie vraiment symboliste et idéographique. Ainsi aujourd’hui bon nombre d’utilisateurs chinois ne connaissent pas l’origine des caractères qu’ils utilisent, et ne peuvent pas clairement identifier la formalisation du dessin d’une chose concrète. Pourquoi ne pas considérer que l’alphabet latin recèle lui aussi des trésors de sens et de symboles perdus ou cachés ? Les grandes traditions ésotériques grecques et hébreuses sont familières de ces jeux cryptiques et des lectures à plusieurs niveaux concernant les signes. On ne sait pas grand chose de la fixation de l’alphabet tel que nous le connaissons, le nombre de lettres, leur ordre. Il s’agit d’une histoire qui mêle la religion (l’alphabet du latin, langue du sacré, utilisé pour transcrire les sons de la langue vulgaire), l’imprimerie (qui a accentué la formalisation géométrique des lettres) et le pouvoir du Roy et les lettrés de l’Académie. Citons la conclusion de Bernard Cerquiglini à la fin du chapitre décrivant « une séance à l’Académie », dans son remarquable Roman de l’orthographe, au paradis des mots, avant la faute 1150-1694 :

« L’Académie déclare solennellement que la graphie du français n’est pas la seule transcription de son système phonique. Cette graphie est aussi, elle est surtout une allégeance à l’origine latine, dont la parole française s’est éloignée, un respect affiché des ancêtres, une forme régulière, qu’un modèle écrit prestigieux a fixée, la démonstration enfin de la cohérence et de la beauté du lexique. Le dictionnaire de 1694 exalte une tendance profonde et ancienne, qui fait de la graphie une mémoire de la langue, et son éloge ; l’orthographe qu’il choisit est moins une sténographie du français que sa grammaire. L’Académie installe, définitivement sans doute, l’orthographe française dans le domaine de la graphie. »

Une étude plus approfondie est évidemment nécessaire, mais il est intéressant et sans doute essentiel de montrer aux apprenants asiatiques que l’écriture française, derrière un aspect graphique utilitaire et dépourvu d’intention esthétique, renvoit aux ancêtres (par ce qu’on appelle les lettres étymologiques) et possède une puissance d’évocation que tout un chacun est libre d’explorer. François Cheng pour sa part ne s’en est pas privé, comme nous allons le voir.

La langue alphabétique permet justement les jeux de langue au travers des rencontres de mots ayant pour atomes crochus leurs formes aussi bien que leurs sons. Mots croisées, rébus, charades, calligrammes, palimpsestes,... sont des jeux d’écriture qui plaisent généralement beaucoup aux apprenants. La seule lettre « U » a inspiré le jeune poète François Cheng : le « U » du mot « échancrure » fut pour lui associé à l’image d’un décolleté, d’une « chair à la fois montrée et cachée selon une exacte mesure. [...] Par la suite, comme en écho, me plairont d’autres mots terminés par la finale -ure ; celle-ci semble prolonger une secrète trace délicatement ou fermement dessinée : épure, diaprure, cambrure, rainure, ciselure, zébrure, brûlure, déchirure, ... » (p.56) Nous nous permettons d’ajouter à la liste : écriture.

François Cheng s’est donc apparemment tout de même amusé au cours de sa passion pour la langue française. Grâce à la poésie, valeur commune à sa culture d’origine et à sa culture d’adoption, le dialogue entre ses deux cultures et ses deux langues « ne se présente pas sous la forme conventionnelle de « questions-réponses » ; il est « commune présence » - selon l’expression [...] de René Char - qui toujours s’élève, fruit d’échange sans fin. » (p.72)

Les trois mouvements de l’apprentissage

Pour atteindre cet équilibre en mouvement, François Cheng rappelle constamment dans son texte qu’il faut toujours envisager un troisième terme. Il cite pour exemple un maître du bouddhisme Chan de la dynastie des Song, qui fixait ainsi, « de manière abrupte, les trois étapes de la perception et de la connaissance :

Voir la montagne
Ne plus voir la montagne
Re-voir la montagne
 » (p.65).

1°) « la première étape indique l’état ordinaire dans lequel la montagne s’offre à notre vue sous son aspect extérieur auquel on s’habitue, sans se demander d’où vient le mystère de sa présence, quelle richesse nous pouvons tirer d’un lien secret avec elle. » (p.65) Dans le cadre de l’enseignement d’une langue et d’une culture étrangères, cette étape correspond aux instants de contact qui dépassent la capacité de contrôle et de compréhension de l’apprenant. Ces instants sont très nombreux au cours de l’apprentissage, beaucoup plus nombreux généralement que ce qu’évalue l’enseignant. Mais ces instants ne sont pas forcément négatifs, en ce sens que l’apprenant doit pouvoir s’habituer aux différences culturelles, sans avoir besoin de tout vouloir comprendre ni tout maîtriser.

2°) « La deuxième étape est l’état d’obscurité, voire d’aveuglement où on se trouve ; on est contraint d’exercer le Troisième œil, qui apprend à voir la présence de l’autre de l’intérieur, d’assister à ce par quoi l’autre advient, et du coup, à voir ce par quoi soi-même advient. » (p.65) Cette deuxième étape correspond aux moments où le face-à-face avec la langue et la culture étrangères se mue en une rencontre véritable, ces moments entraînent ce qu’on peut décrire comme une décentration de soi, un changement intérieur dû à une connaissance des différences et des similitudes, voire à une empathie (phénomène qui consiste à sentir ce que l’autre sent).

3°) « Parvenu à la troisième étape, le sujet ne se trouve plus dans une position de vis-à-vis par rapport à l’objet, il se laisse pénétrer par l’autre en sorte que sujet et objet sont en devenir réciproque, un va-et-vient de présence à présence. Le Revoir est une illumination qui rappelle que le propos de la vraie vie n’est pas la domination mais la communion. » (p.65). Cette étape de communion avec l’objet perçu ou l’objet d’étude est très difficile à atteindre avec la profondeur et la latitude nécessaires qui conduisent un étranger aux portes de l’Académie. Néanmoins pour n’importe quel apprenant, parvenir à écrire un beau texte, ou captiver un auditoire durant un exposé ou une pièce de théâtre, ou tout simplement mener une conversation enrichissante dans une langue étrangère, relève de cette même interaction que l’auteur appelle communion.

« une certaine forme de plénitude m’a été accordée au bout du chemin »

Répétons-le : l’investissement de François Cheng dans l’apprentissage de la langue française fut total, et a impliqué un arrachement à ce qui faisait son passé : « cet arrachement et cet écart, ne m’ayant pas fait me perdre en chemin, m’auront permis de me ré-enraciner, non seulement dans ma terre d’accueil, ce qui est déjà beaucoup pour un exilé, mais proprement dans l’être, puisque, par cette nouvelle langue, j’ai accompli l’acte, je le répète, de nommer à neuf les choses, y compris mon propre vécu. » p.79

Une telle expérience, un tel parcours sont bien sûr hors du commun. Il s’agit du chemin d’un créateur, d’un poète et d’un romancier. Son investissement dans la langue française dépasse de loin celui des personnes qui souhaitent étudier le français pour faire un peu de tourisme, du commerce, et même des études universitaires en France. Il dépasse aussi le degré d’implication des spécialistes étrangers de la littérature francophone, des traducteurs et des interprètes. Parvenir à créer une œuvre reconnue et se faire élire académicien constitue sans doute une réussite linguistique incomparable. Cependant, quelque chose des étapes, des états psychologiques de ce parcours nous semble valable dans tout apprentissage authentique d’une langue étrangère : l’effort, la sortie de soi, la sensation d’éloignement par rapport à sa propre culture, puis le ré-équilibrage, le Re-gain ou le Re-voir, la recherche de mouvement et d’interaction harmonieux entre les deux cultures et les deux langues, même si il y a toujours une hiérarchie à l’intérieur de l’apprenant, une langue étant toujours plus sollicitée et une autre plus discrète.

L’expérience extrême de François Cheng peut dans ce sens apporter un éclairage et une profondeur intéressante à ces sensations, à ces moments du parcours d’apprentissage, vus par lui, avec le recul, plus comme des étapes initiatiques sur le chemin de la connaissance et de la sagesse, que comme de simples épisodes marquant un apprentissage purement technique. On sent très bien, surtout vers la fin du texte, que pour l’auteur il n’y a pas d’apprentissage seulement technique, car le corps et l’âme sont également concernés et influencés. Rappelons ici que « Le dialogue » n’est pas un texte pour spécialiste en interculturalité ou en didactique du Fle. L’intention de l’auteur est « avant tout de contribuer à une réflexion générale » (p.84). C’est nous qui tirons le texte vers un éventuel usage en didactique du Fle en Chine.

La culture : une plante, un arbre, une forêt.

graphisme à base des caractères Shu, Lin et Sen (arbre, bois et forêt), de Sascha Hartmann- Jiangsu Fine Art Publishing House, 2002.

L’auteur termine son « Dialogue » en engageant quelques réflexions sur ce qu’est pour lui la culture, présentée au moyen d’images : d’abord celle de la plante enracinée dans un sol : « une fois assurée sa présence au grand air, tendue vers le ciel, [elle] ne met aucune restriction à la captation du soleil, de la pluie et du vent dont elle a besoin, à la réception de ce que la Création offre comme potentialité vitale. » (p.81-82) Le but de François Cheng est de montrer que « la spécificité d’une culture ne doit nullement s’opposer à l’universel »p.81.

La métaphore de la plante se développe ensuite en celle de la forêt : « Une forêt dispose de nombreux sentiers. Celui qui s’y engage est obligé de choisir un des sentiers, qui le mènera dans une seule direction ; il ne peut pas suivre tous les sentiers à la fois. Avec le temps, il finira peut-être un jour par connaître toute la forêt, tout ce que la forêt recèle et promet. Encore que, ne pouvant être partout à la fois, il lui manquera toujours les miracles qui se renouvellent sans cesse à chaque instant et à chaque recoin. Il lui serait bon de connaître ce que les autres ont vu et vécu en suivant d’autres sentiers. D’autres perspectives, d’autres manières d’envisager le monde, d’autres possibilités de vivre. [...] D’expérience je sais : on ne peut connaître sa propre meilleure part que grâce à la connaissance de la meilleure part de l’autre ; sa propre meilleure part s’épanouit d’autant au contact de la meilleure part de l’autre. » (p.83)

Echange spirituel

En fin de texte François Cheng nous fait part de son sentiment sur ce que l’Orient et l’Occident peuvent s’apporter mutuellement, à un niveau spirituel :

1°) L’Orient, et la culture chinoise tout spécialement, met l’accent sur le troisième terme : le vide-médian ou le juste milieu selon les confucéens, qui est là dès qu’il y a le Deux. Il s’agit d’un lieu de circulation vitale, qui aspire le yin et le Yang et les entraîne dans un processus d’interaction et de transformation mutuelle. Pour tout asiatique cela est évident.

2°) L’Occident, selon François Cheng, a développé admirablement la notion de Sujet et celle de Droit : en séparant le sujet et l’objet, la science a vu le jour, et les systèmes de défense de ce qu’on appelle Sujet se sont élaboré en Droit.

Pour l’auteur, ce qui manque à la spiritualité occidentale c’est la véritable prise en compte du Trois, du vide-médian, qui permet au Sujet de se sentir relié, au lieu de s’individualiser à outrance jusqu’à devenir « un déraciné, un solitaire qui a le don de réduire le monde vivant en objet de conquête ou de décor » (p.89)
En revanche ce qui manque à l’Orient c’est une véritable prise en compte du Deux : « Il a manqué peut-être à cette pensée d’avoir suffisamment détaché la personne humaine des liens qui l’environnent, scruté à fond toutes les implications de sa nature spécifique, et surtout, garanti, par des moyens appropriés, l’intégrité ou l’unicité de son existence. La plupart des intellectuels parlent d’un « déficit du côté du deux », le Deux désignant le Sujet en face de l’Objet, ou le Sujet en face d’un autre Sujet. » (p.86)

En guise de conclusion

François Cheng est aujourd’hui académicien, consécration suprême pour un écrivain dont la langue française n’est pas la langue première. Pour lui la rencontre entre les culture française et chinoise est une chance pour chacune d’elles de s’enrichir, jusque sur le plan spirituel. L’apprentissage linguistique et l’expérience interculturelle qui l’accompagne ont chez lui l’allure d’un parcours initiatique. Loin de nous l’intention de réduire l’oeuvre de François Cheng a ce seul aspect de l’interculturalité, e présenter cet auteur dans l’enseignement interculturel peut s’avérer éclairant : auprès des étudiants, il nous semble utile de mettre l’accent sur le caractère mouvant de leur apprentissage, du fait que les objets à étudier (la culture-cible, dont l’étude renvoit bien souvent à re-considérer sa culture d’origine) sont eux-même en mouvement. Le texte du « Dialogue » nous paraît très intéressant à évoquer, voire à travailler en classe de Fle, si les étudiants le désirent. Il est avantageux aussi de faire connaître les romans de François Cheng, de donner envie aux apprenants de lire ce Chinois qui écrit en français. Ainsi l’académicien franco-chinois peut-il entrer dans l’enseignement culturel du français en Chine, soit dans un cours spécifique de civilisation, soit dans un cours de ...littérature française. Pour notre part, le témoignage de François Cheng nous semble très précieux en ce qu’il parvient à exprimer en français ce que peut-être bon nombre d’apprenants ne parviennent pas à s’expliquer, et que bon nombre d’enseignants connaissent au travers d’un langage parfois trop théorique. Faire découvrir François Cheng en classe de Fle est une piste possible pour enrichir le(s) dialogue(s).