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Tayeb : Maroc-Paris-Espagne-Bruxelles

dimanche 6 novembre 2011, par Julien Debenat

L’AFI souhaite, par cette série de portraits de francophones de toute la planète, ré-affirmer que la francophonie, avant de renvoyer à des institutions, des zones d’influence et des projets politiques, désigne d’abord et historiquement les personnes "qui sont ou semblent être destinés à rester ou à devenir participants de notre langue. » (Onésime Reclus, 1886). Ces portraits illustrent aussi que "l’universalisme francophone se présente comme un tissage de l’idéal républicain français et de la civilisation de l’universel de Senghor. Il met en avant la liberté, la solidarité, la diversité, le dialogue. Il est autant Sud que Nord." ( 16.10.2008, Michel Guillou, la troisième francophonie). « La Francophonie est un grand rêve qui tourne, sinon au cauchemar, à l’indifférence. […] Elle a fini par s’identifier à un concept pur, sans ancrage dans les opinions, et cela est particulièrement manifeste dans l’Hexagone. Il faut la rendre intéressante pour les populations, et la seule voie pour cela, c’est de la démocratiser et de la rendre concrète. » (article Courrier International du 17.06.2008 :« comment raviver le rêve de Senghor ? »). Raviver les rêves, voilà toute l’ambition de l’AFI aujourd’hui. Voici un portrait de Tayeb, qui nous fait voyager du Maroc en Espagne, jusqu’à la Belgique.

Tayeb est né en 1967 à Aïn Bni Mathar (عين بني مطهر) [1], au nord-est du Maroc, à 81km de Oujda, près de la frontière avec l’Algérie.

L’enfance

Son père s’appelle Hadj et sa mère Khanta. Hadj est parti pour la France en 1963, travailler à l’usine de montage Citroën. Il revenait chaque été au Maroc. Hadj et Khanta ne s’entendaient pas très bien, quoiqu’ils aient eu 9 enfants ensemble, 5 filles (dont 3 vivent en Espagne actuellement) et 4 garçons (2 actuellement sont en Espagne, et 2 en Belgique). Khanta s’est occupée des enfants et a travaillé aux champs avec sa mère et ses frères.
Après une enfance heureuse, Tayeb a suivi un de ses oncles à Oujda pour y finir ses études secondaires. Mais il devait aussi aider son oncle le soir et le week-end sur des chantiers de construction. L’oncle était très dur avec lui, en partie à cause des relations conflictuelles entre le père de Tayeb et la branche maternelle de sa famille.
Premier voyage : en France
En 1986, il a rejoint son père durant les 2 mois d’été. Hadj était analphabète [2]. Il faisait ses heures à l’usine et habitait une chambre à Paris dans un foyer pour immigrés. Il était gentil mais d’esprit très traditionnel. Un jour, avant le retour de Tayeb au Maroc, le voisin de chambrée de Hadj a été assassiné devant le foyer, par arme à feu, pour une sombre histoire de rivalité et de revanche entre immigrés. Tayeb a demandé à son père de faire les démarches nécessaires pour qu’il vienne vivre avec lui en France, mais son père n’a jamais effectué ces démarches. Il ne voulait pas que son fils connaisse la même vie que lui.

Fin des études : direction l’Espagne

De retour au Maroc, et après avoir arrêté ses études en 6ème, Tayeb s’est inscrit à un cours de dessin industriel, mais n’a pas été jusqu’au bout du cursus. Il s’est retrouvé en formation de mécanique d’entretien (toutes ces études ont été effectuées en français). Le jour de l’obtention de son diplôme il est parti pour Tanger. Le but de ce voyage : passer en Espagne. C’était en 1988, il avait 19 ans. A cette époque, il n’y avait pas besoin de visa. [3]

Intégration par le travail

Il est arrivé à Murcia, à 86 km d’Alicante. Il y a travaillé de façon non déclarée jusqu’en 1991, d’abord comme ouvrier agricole : il plantait des laitues, traitait les plantes, installait des goutte à goutte. Il a eu le loisir de visiter un peu l’Espagne, les astéries, Séville, Barcelone. Il a appris l’espagnol avec ses collègues, ses amis espagnols et en regardant la télévision. Il trouve les Espagnols ouverts, pas racistes avec les immigrés quand ceux-ci sont sérieux, travailleurs, ne demandent qu’à changer de vie, et ne parlent constamment de leur religion. En général, les Espagnols ne connaissent pas grand-chose du Maroc.

L’âne des immigrés

Voici une conversation (digne des histoires de Nasredine Hodja) que Tayeb a eue avec l’un de ses amis espagnols alors que celui-ci lui demandait comment il était arrivé jusqu’en Espagne.

TayebJe suis monté sur mon âne, et quand je suis arrivé à la mer, je l’ai attaché à un arbre, je suis monté dans une barque et j’ai ramé jusqu’à l’Espagne. Et d’ailleurs, quand je rentre au Maroc, à peu près chaque année, je récupère mon âne et je fais le chemin de la même manière en sens inverse.

L’hommeMais qu’est-ce qu’il mange ton âne pendant une année ?

TayebIl mange très peu, il est maigre, c’est vrai.

L’hommeMais personne ne te le vole ?

TayebLes musulmans ne volent pas.


Tayeb a laissé son ami croire à cette histoire pendant des années, jusqu’à un jour de juillet 1999, où les funérailles du roi Hassan II ont été relayées à la télévision espagnole. Ce jour-là, l’homme a pu voir de gigantesques processions de voitures, et il s’est rendu compte que le Maroc n’était pas un pays rempli de paysans à dos d’âne cheminant dans le désert !
Tayeb est reconnaissant envers beaucoup d’Espagnols qui l’ont aidé dans sa vie. Encore aujourd’hui, il est reçu amicalement chez son premier patron.

Les mariages

En 1995-96, lors de retours au Maroc, il s’est marié trois fois et a divorcé deux fois. La première fois, il a épousé une amie d’enfance, qui voulait rester au Maroc. Le mariage a duré 30 jours. Le second mariage était avec une connaissance de la famille, mais les relations avec la mère de Tayeb étaient mauvaises. Il a duré 45 jours. Finalement Tayeb a épousé Hassna, une cousine du côté de sa mère, en 1996. Il est revenu en Espagne avec sa femme, deux frères et une sœur.

La maison, les parents

En 1999, après des années de travail difficile, il a pu acheter une maison, et a fait venir en Espagne ses deux parents et deux autres sœurs. Sa mère, comme sa femme avant elle, a rapidement su se faire embaucher comme ouvrière agricole à l’usine d’emballage de laitues.

Les débuts comme chauffeur de camion

Le patron de Tayeb avait 9 camions, des tracteurs et des remorques. Tayeb apprenait à les manœuvrer le soir, en faisant des heures supplémentaires non déclarées. En parallèle, il étudiait la partie théorique des permis poids-lourd. A cette époque, sur les routes, les contrôles n’étaient pas fréquents. Il a pu ainsi faire des petites missions avec des petits camions, pour différentes sociétés. En 2000, il a passé et a obtenu ses permis C (poids-lourd), E (remorque), et aussi la licence pour le transport international (Europe).

Le GPS, la carte et le territoire

Son premier trajet l’a emmené à Coppenhagen, non sans mal : il s’est d’abord perdu au marché de gros au Luxembourg, et son véhicule a ensuite été arrêté par les douanes. Il a eu 12h00 de retard sur l’horaire prévu. Jusqu’à son dernier trajet comme routier (le 31-07-2010) il n’a jamais utilisé de GPS en camion. Il a toujours préféré les cartes, parce qu’on voit mieux l’ensemble, les virages, le relief, les routes nationales qui peuvent constituer un itinéraire bis, …). Pour Tayeb, un véritable voyageur doit savoir lire une carte. Il a aussi toujours fait des petits plans à la main pour suivre les indications qu’on lui donnait.

La crise

Avant 2008, il gagnait entre 3500 et 4000 euros par mois, il travaillait tous les jours, et ne prenait presque pas de vacances. Après la crise, en 2009, son salaire s’est trouvé réduit de moitié. Tayeb a bien essayé de persévérer mais il ne s’en sortait plus. Il aurait pu retourner au Maroc pour y lancer une affaire agricole (il y avait acheté du terrain). Mais quel y serait l’avenir pour son grand fils ? Celui-ci connaissait bien l’espagnol, mais peu l’arabe ou le français. De plus, il était trop habitué à la culture et au mode de vie européens. Ni l’Espagne, ni le Maroc ne pouvaient promettre un avenir rassurant à ses enfants. Tayeb a aussi songé à la France mais il n’y connaissait personne qui pouvait l’aider.

Nouveau départ

Un cousin en Belgique l’a incité à venir. Tayeb y est allé d’abord seul, en novembre 2010. Il a trouvé un appartement et y a amené sa femme, et leurs trois enfants : Sami (16 ans), Manal (12 ans) et Rayane (1 an ½). Il a travaillé quelques temps pour un transporteur belge, qui lui a conseillé de progresser en français pour pouvoir réellement s’intégrer et rester. Il a travaillé aussi comme ouvrier de production, pendant environ 4 mois en usine.

Aujourd’hui

Pour l’instant sa vie n’est pas organisée convenablement. Ses deux plus grands enfants suivent des cours du soir pour rattraper leur retard en français. Ils semblent motivés. Si en Belgique ça ne marche pas, Tayeb ne retournera pas en Espagne, où le seul métier possible pour lui et ses fils sera jardinier, ou soudeur. Si en Belgique ça ne marche pas, ce sera certainement le retour au Maroc.
Tayeb pense que les choses importantes de la vie sont derrière lui, il les a faites. Sa femme est intelligente et il en est fièr. Ses enfants ne sont pas des graines de délinquants. Lui-même il s’est occupé de ses parents. Il a acheté une maison. Son seul problème personnel, ce sont des acouphènes qui sont apparus depuis qu’il est en Belgique, et qui le gênent parfois terriblement (Note 4 : si quelqu’un connaît un remède, merci de laisser un commentaire). Mais si Tayeb est inquiet aujourd’hui, c’est pour ses fils. Leur avenir sera dur, et il sait qu’ils vont souffrir. Il a moins peur pour sa fille. Pour ses trois enfants, de toute façon, l’espoir est toujours vivant. Tayeb n’a jamais baissé les bras. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il va commencer.


[1Dans cette région la cohabitation entre les trois religions (Islam, catholique et juive) était indiscutable, le respect total et remarquable régnait entre elles (article Wikipédia).

[2Être analphabète au Maroc n’était ni une tare ni un fait exceptionnel. Encore aujourd’hui, le taux d’alphabétisation dépasse de peu 50% de la population. Source CIA World Factbook, janvier 2011

[3Jusqu’à ce que l’Italie et l’Espagne aient introduit des exigences de visa en 1990 et 1991, respectivement, les migrants marocains pouvaient entrer comme touristes et rester après l’expiration de leurs visas. À plusieurs reprises depuis la fin des années 1980, les gouvernements italiens et espagnols se sont vus obligés de régulariser le statut de séjour des marocains et d’autres migrants. Source