Action Francophone Internationale (AFI)

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Christine

lundi 17 octobre 2011, par Julien Debenat

L’AFI a écouté l’histoire de Christine, survivante du génocide du Rwanda (800 000 morts du 6 avril au 4 juillet 1994). Il est de notre devoir de transmettre et de recevoir de tels témoignages, afin de limiter les chances que de telles atrocités ne se produisent de nouveau. Comme dit le proverbe : un peuple qui ne connaît pas son passé est condamné à le revivre. Cette rencontre avec Christine est donc l’occasion de rappeler quelques faits importants concernant le Rwanda et ses relations avec la francophonie et la France.
Le Rwanda n’est aujourd’hui plus francophone. En 2003, le Front patriotique rwandais (FPR), au pouvoir depuis 1994 (depuis le génocide) avait ajouté l’anglais aux deux langues officielles (le kinyarwanda, qui est la langue nationale, et le français). Puis en 2008 les relations diplomatiques avec la France ont été rompues : Kigali accusait la France, dans plusieurs rapports sur le génocide, d’avoir soutenu, entraîné, fourni en armes et en conseillers le camp génocidaire -francophone- de l’ex-président Habyarimana. Cette rupture avec l’Etat français s’est accompagnée d’une rupture avec la francophonie : Le pays a été accueilli dans le Commonwealth en 2009, et l’enseignement primaire, secondaire et universitaire est exclusivement dispensé en anglais depuis 2010. Censé ne concerner que l’enseignement, le passage à l’anglais s’est en fait imposé dans tous les secteurs de la société, tant dans l’administration que dans les affaires et le monde des ONG.
La visite de Paul Kagame à Paris en septembre dernier n’a pas été l’occasion de s’expliquer sur le passé, mais bien plutôt de l’ignorer : les deux présidents ont déclaré vouloir aller de l’avant, et se concentrer sur les investissements et les opportunités commerciales présentes et à venir. Paris n’a jamais reconnu ses erreurs ni présenté la moindre forme d’excuse au Rwanda, et une profonde rancœur demeure chez beaucoup de survivants des massacres. Quelques questions se posent alors : construire l’avenir est-il possible et souhaitable sans référence à l’histoire ? Qu’en est-il concernant le Rwanda du devoir de mémoire tant revendiqué pour d’autres peuples ? Y-aurait-il des génocides moins importants que d’autres ?

Insistons tout de suite sur cette évidence : Christine est une survivante, et sa vie, qui a été bouleversée par le génocide, ne se résume ni ne s’arrête à cet événement tragique. Elle est aujourd’hui une jolie jeune femme, vivant dans un pays francophone d’Europe, elle sait sourire et elle a des projets : parmi eux celui de perfectionner son français et de trouver un emploi dans une agence de voyage.

L’enfance

Christine est née en 1984 au Rwanda à Butare. Bien que Tutsi, elle n’est pas très grande et son nez est large, caractéristiques s’appliquant généralement aux hutus [1].
Christine et sa famille sont chrétiens, la religion majoritaire au Rwanda depuis la colonisation belge. Son grand-père paternel était docteur à Butare. Sa grand-mère paternelle était religieuse avant de tomber amoureuse et de se marier. Les parents de Christine vivaient à Kigali, son père était gérant de plusieurs stations-service et sa mère était employée dans une usine d’aliments industriels. Christine n’a pas connu ses grands-parents maternels car les deux familles étaient fâchées (les parents de sa mère avaient déménagé et s’étaient fait enregistrés comme Hutu dans leur nouvelle administration de résidence, par crainte de persécutions).
Christine a étudié jusqu’à la 3ème primaire en kinyarwanda. Il y avait un cours d’anglais, mais celui-ci comportait beaucoup d’exercices écrits ou de répétition, et il y avait peu d’expression orale libre. Après la guerre de 1993-1994, elle a repris en 4ème primaire et a terminé l’école secondaire. Peu de temps avant la guerre le père de Christine a perdu son travail, et la famille vivait difficilement avec le maigre salaire de sa mère.

se cacher

En 1994, elle avait 10 ans. Le 6 ou le 7 avril, lorsque la radio a annoncé la mort du président dans un accident d’avion, elle était à la maison avec le reste de sa famille : ses parents, son petit frère et sa grande sœur. Très tôt le matin on avait entendu quelques coups de feu dans la ville. Son père a téléphoné à un de ses amis qui l’a informé qu’il y avait eu beaucoup d’assassinats dans la capitale la nuit passée. Après avoir raccroché, il a déclaré à sa famille qu’il fallait sortir et se cacher hors de la maison. Christine et lui sont allés chez des voisins Hutu, tandis que la mère et les deux autres enfants faisaient de même chez d’autres voisins, Hutu également.

Le père assassiné

Deux semaines plus tard, des milices de l’Interahamwe sont venus fouiller la maison où se trouvaient Christine et son père. C’était la nuit. Tous deux se sont cachés, allongés dans un faux plafond. Le maître de maison était prêt à les sauver, mais sa femme les a dénoncés aux miliciens. Prévenus juste à temps par le mari, ils sont parvenus à se glisser à l’extérieur sans être vus. Malheureusement le quartier était rempli de groupes de Hutu. Rapidement repérés, le père a ordonné à sa fille de s’échapper vers un jardin. Ils s’y sont cachés tous deux. Mais les miliciens, à l’aide d’un chien, ont trouvé le père de Christine. Ils l’ont l’assassiné à coups de machettes à quelques mètres de l’endroit où elle-même se cachait. Elle est restée cachée au même endroit pendant trois jours, sans manger, sous la pluie et dans le froid. Puis elle s’est rendue chez d’autres voisins. Sa mère et les deux autres enfants s’y trouvaient (eux aussi avaient été obligés de quitter la maison de leur premier protecteur). Christine a tout raconté à sa mère, qui a déclaré : « les prochains, c’est nous ».

Le massacre

Le propriétaire des lieux, qui commençait à prendre peur, leur a demandé de l’argent en échange du risque pris pour les cacher. Une fois l’argent donné, dès la nuit suivante ils furent mis à la porte. Une fois dehors, les miliciens Hutu les ont rapidement identifiés et coursés. La mère de Christine est morte étranglée, et son petit frère est mort également, sauvagement frappé contre un mur. Christine et sa grande sœur ont réussi à prendre la fuite, et ont marché durant deux nuits jusqu’à la forêt. Celle-ci était remplie de Tutsi venus s’y réfugier. Des groupes de miliciens Hutu sont rapidement arrivés, et ont tué beaucoup de gens. Les deux sœurs ont courus pour échapper aux traques, et ont fini par se perdre l’une l’autre dans la forêt. Christine a erré quelque temps, et a fini par découvrir sa soeur, elle aussi assassinée, découpée à la machette. Elle avait 19 ans.

Le renoncement et la bonne rencontre

A partir de ce moment, Christine ne s’est plus cachée. Elle est simplement sortie de la forêt, a marché vers la ville, sans espoir. Un homme Hutu, nommé Basile, l’a recueillie. Il connaissait son grand-père, et l’a ramenée chez lui. Il y avait 85 Tutsi dans sa maison. Sa femme n’approuvait pas du tout la présence de ces réfugiés et était partie avec leurs enfants. Les miliciens Hutu venaient tous les jours extirper quelques personnes de la maison de Basile pour les tuer dehors. Ils laissaient les autres survivre dans l’angoisse et la peur. Christine connaissait la plupart des miliciens de la milice Interahamwe se livrant à ces atrocités. Ils étaient des habitants du quartier. La situation semblait sans issue.

En sécurité chez l’ennemi !

Basile a décidé d’emmener Christine chez Bertrand, un professeur d’université habitant un autre quartier, et la lui a présentée comme étant sa fille, née d’une relation incestueuse avec une femme Tutsi. Il prétendit que celle-ci était morte, et demanda à Bertrand de garder Christine pendant trois mois, le temps que sa propre femme se calme et accepte cette enfant illégitime. Basile, avant de partir, a donné de la nourriture à Bertrand. Celui-ci a accepté, et Basile est reparti, espérant que Christine serait en lieu sûr. Peut-être ne savait-il pas que Bertrand était lui-même un milicien et qu’il sortait chaque jour pour tuer. Lorsqu’il rentrait se vantait auprès de sa femme. Christine était loin d’être à l’abri.

La fuite

Au mois de juillet Paul Kagame, à la tête du FPR, est entré dans Kigali. Bertrand, sentant le vent tourner, a déclaré vouloir se rendre au Congo ou au Burundi. Christine savait qu’il n’était pas bon pour elle de le suivre, mais elle ne pouvait pas faire autrement. La famille et Christine a rejoint un convoi qui est ensuite passé par Butare, où un membre Interhamwe a reconnue Christine et l’a dénoncée à Bertrand qui a déclaré vouloir la tuer une fois arrivés à Kicongo. Après être passés par Gitarama, ils sont arrivés à Kicongo (au Burundi), où les Hutu avaient amenés beaucoup d’enfants Tutsi. Dans le camp ,un garçon de 16 ans a dit à d’autres enfants qu’il ne fallait pas dormir la nuit. Puis avant l’aube, il a emmené Christine et un autre enfant, et ils sont retournés en arrière sur la route. Ils ont fini par rencontrer des soldats du FPR, qui leur ont donné à manger puis les ont conduits à un camp. Elle y est restée plusieurs semaines. Il y avait à l’entrée du camp des photos des enfants, que les visiteurs pouvaient regarder pour chercher des proches. Christine a été reconnue par des amis de son père, réfugiés au Burundi depuis 1959, mais qu’elle avait vu pendant des vacances. Christine était sauvée des assassins, mais pas de la dure réalité d’être la seule survivante de sa famille.

Recueillie puis chassée

Après la guerre, Christine a vécu à Kigali chez les amis de son père. Elle ne dormait plus sans faire de cauchemars. Déjà dans les camps de réfugiés, les cauchemars des enfants empêchaient tout le monde de dormir, et les plus grands donnaient de l’alcool aux plus petits pour qu’ils dorment. Christine, dans sa famille d’adoption, ne parlait presque plus, et se renfermait sur elle-même. Lorsqu’elle a eu 16 ans, le père de famille voulut coucher avec elle. Elle l’a dénoncé à sa femme, qui s’est fâchée contre elle et l’a chassée de la maison. Les autres enfants étaient tristes mais ne pouvaient rien faire. Christine s’est alors rendue chez une dame qui hébergeaient d’autres orphelins. A 17 ans, elle s’est mise à travailler dans un magasin, et elle a loué un petit logement.

Une tante en Europe

En 1995, la sœur du père de Christine, qui habitait en Europe, était revenue au Rwanda en quête des siens. Elle n’avait trouvée aucun survivant, seulement les corps du père de Christine, du grand-père, et d’une autre tante. Sans doute les chiens avaient-ils mangé les restes des autres membres de la famille. Une sépulture et un véritable enterrement furent donnés par la tante d’Europe, qui repartit. Mais elle avait rencontré Basile, et lui avait laissé son adresse.

L’adoption et le départ du Rwanda

En 2004, après avoir revu Basile, Christine est entrée en contact avec sa tante européenne, et celle-ci a proposé de l’adopter. Un conflit, lié à de l’argent laissé à la banque par sa famille pour elle, a poussé sa tante à abandonner ce projet. A cette époque Christine commençait à aller un peu mieux. Elle avait toujours des cauchemars (elle en a toujours aujourd’hui), mais elle réalisait qu’elle n’était pas la seule dans le malheur, et parvenait à regarder un peu du côté de la vie. Elle a suivi des cours du soir de tourisme durant trois ans, et a travaillé dans une agence de tourisme et comme guide touristique sur le terrain. Puis en 2007, sa tante, devenue très impliquée dans sa paroisse et très croyante, est retournée au Rwanda pour faire la paix. Elle a adopté Christine qui est arrivée chez elle en juillet 2010. Maintenant Christine habite seule. Pour elle la vie était bien avant la catastrophe qui a anéanti sa famille. Maintenant la vie, c’est juste la vie. Elle va de mieux en mieux, sauf chaque année au mois de mai, période à laquelle une immense tristesse s’empare d’elle. Elle sait que c’est Dieu qui l’a sauvée de la mort. Actuellement elle espère trouver en Europe un emploi dans une agence de tourisme.

Dans cet article les noms ont été changés afin de respecter la demande d’anonymat de Christine.


[1Note 1 : Traditionnellement, la population rwandaise était structurée en une vingtaine de clans composés d’éleveurs, les Tutsi, d’agriculteurs, les Hutu, et d’artisans, les Twa. Le clan était la référence identitaire de chaque Rwandais. Chaque clan avait un chef, le Mwami issu d’un lignage patriarcal, qui était Hutu ou Tutsi. Un des clans, dirigé par un lignage Tutsi, dominait le Rwanda et son Mwami était considéré comme le roi du Rwanda. Les populations parlaient la même langue, le kinyarwanda, se mariaient entre elles, partageaient la même religion et pouvaient passer d’un groupe socio-professionnel (Hutu ou Tutsi) à l’autre. On ne peut donc pas parler d’ethnies différentes au Rwanda selon la définition académique de l’ethnie. À leur arrivée, les colonisateurs allemands, puis belges ont cherché à comprendre cette société mobile et complexe qui ne correspondait pas aux critères européens. Ils classèrent les populations en fonction de leurs activités, de leur physique, etc. Ils furent très impressionnés par la monarchie rwandaise, et considérèrent cette catégorie, les Tutsi, comme une « race » supérieure, assimilant aussi tous les Tutsi à ceux de la cour royale. Selon les colonisateurs, les Tutsi sont plus grands, plus clairs de peau, plus beaux, ce qui les rendrait plus aptes à diriger(source : article « Rwanda » sur wikipédia).