Action Francophone Internationale (AFI)

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Nantes, de l’ancien plus grand port négrier de France à la ville cosmopolite d’aujourd’hui.

Rencontre avec des étudiants américains.

mercredi 14 septembre 2005, par Jean Dubois

Rencontre entre Xavier Garnier et un groupe d’étudiants de français de l’Université d’Earlham (Richmond, Indiana, Etats-Unis) accompagné par Aletha Stahl à Nantes le 23-08-2005.

Je voudrais tout d’abord souhaiter une chaleureuse bienvenue dans la ville de Nantes aux francophones que vous êtes. Pourquoi peut-on vous appeler des francophones ? Tout simplement si vous le pouvez et le voulez.

Etre francophone cela signifie d’une part pouvoir parler français c’est-à-dire être capable de faire face aux différentes situations de communication de la vie quotidienne en langue française (même avec un charmant accent ou de charmantes fautes de grammaire !)。

D’autre part cela signifie, vouloir parler français c’est-à-dire pratiquer activement la langue française dans un environnement linguistique et culturel francophone en France ou dans n’importe quel pays du monde. Cela suppose ainsi de vouloir s’intégrer à un lieu et une société où la langue française est utilisée pour communiquer et échanger. Ainsi votre choix de venir de si loin pour étudier et pratiquer le français à Nantes est un pur acte de volonté francophone !

Pour prendre mon exemple et en profiter pour me présenter un petit peu, je suis un professeur de français langue étrangère en Chine depuis plusieurs années. En Chine, la langue française connaît aujourd’hui un développement considérable. Parallèlement, les étudiants étrangers venant séjourner en Chine sont de plus en plus nombreux. Cela a pour conséquence que dans un pays totalement éloigné de l’espace francophone comme la Chine, aussi bien géographiquement que culturellement, des situations de francophonie peuvent se créer entre des Français, des Africains, des Haïtiens, des Québécois et des Chinois préférant utiliser la langue française pour communiquer plutôt qu’une autre langue. La francophonie devient ainsi réelle dans le monde entier partout où des individus peuvent et veulent parler français en fonction d’un contexte de vie et en dehors de toute institution ! C’est à cette occasion que j’ai créé en 2003 avec Emile Aseke, un ami de la République Démocratique du Congo vivant en Chine, ainsi qu’avec des amis français une association s’appelant Action Francophone Internationale visant à développer les échanges internationaux en langue française à travers des actions, des rencontres et des écrits.

Ainsi votre venue à Nantes vous pousse à devoir vous intégrer par la langue française dans une ville non seulement française mais francophone.

Cependant la simple ouverture d’un livre d’histoire vous apprendra qu’il y a un certain paradoxe à parler de la ville de Nantes comme d’une ville francophone.

En effet, la langue française est historiquement associée à la langue de la Révolution de 1789, de la liberté, de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen et de la République après avoir été celle du pouvoir royal depuis que François Premier a rendu obligatoire la langue française dans les actes juridiques en 1539 par l’ordonnance Villers-Cotterêts mais aussi celle des écrivains et des poètes (fondation de l’Académie Française en 1634 donnant au français un statut de langue universelle en Europe remplaçant le latin). Dans le contexte révolutionnaire, les langues régionales apparaissent comme les langues ennemies de la langue française qu’on impose afin de sauvegarder l’unité de la République et incarner les idéaux de la Révolution. Le français est ainsi pour les révolutionnaires la langue des principes de la République : la liberté, l’égalité et la fraternité (mais il faudra attendre 1992 pour que le français soit inscrite dans la Constitution comme langue de la République afin de réagir notamment à l’envahissement de l’anglo-américain).

Sous la révolution, à Nantes ont lieu de violents affrontement entre Républicains et Royalistes lorsque ces derniers, suite à la révolte de Vendée de 1793, s’attaquent à la ville. Nantes est alors une ville tout aussi républicaine que royaliste (on peut encore voir une statue de Louis XVI sur la place du même nom). La République sort à Nantes victorieuse de cette guerre civile au prix de plus d’une dizaine de milliers d’exécutions des contre-révolutionnaires guillotinés sur la place du Bouffay ou noyés dans la Loire par Carrier. C’est le prix à payer pour imposer les valeurs républicaines que la Révolution voudrait faire incarner à la langue française.

Mais une autre page sombre de l’histoire de Nantes vient contredire l’idéalisme républicain de la Révolution : celle de la traite négrière. A partir de la fin du 17ème siècle, dans le port de Nantes, on cesse d’envoyer des colons blancs pour peupler les Antilles et cultiver la canne à sucre pour y envoyer à la place des esclaves africains. En 1730, Nantes devient la capitale française de l’esclavage des Noirs (Bordeaux, le Havre, la Rochelle et Marseille étaient aussi des ports négriers). C’est ce qu’on appelle le commerce triangulaire entre Afrique, France et Antilles. Les hommes noirs étaient échangés aux Antilles contre du sucre, de la vanille, du cacao et d’autres produits tropicaux et travaillaient dans les plantations de plantes tropicales. C’est ainsi que Nantes participera à la plus grande migration forcée de l’histoire. C’est ce commerce triangulaire qui va propulser le port de Nantes au premier rang national ; il va même devenir le premier port négrier d’Europe. A l’époque on nomme pudiquement ce trafic « commerce du bois d’ébène ».

On pourrait penser alors que les idées nouvelles de la Révolution française vont abolir l’esclavage non seulement en théorie mais aussi dans les faits mais c’est le contraire qui se passe puisque Nantes va continuer à s’enrichir de la traite des Noirs jusqu’au milieu du 19ème siècle. Les bénéfices sont tellement importants que la bourgeoisie nantaise et même angevine ne veut pas renoncer à investir dans ce commerce très rentable. C’est seulement en 1848 qu’aura lieu l’abolition définitive de l’esclavage rompant avec un siècle et demi de traite. Au total, c’est le chiffre invraisemblable de 450 000 Noirs qui ont été vendus aux Antilles par les Nantais. On peut dire que Nantes a réellement créé les Antilles.
Comment peut-on alors appeler Nantes une ville francophone dans un sens idéaliste lorsqu’on sait qu’en opposition aux idéaux de la Révolution, l’on y a asservi les peuples africains ?

L’exemple sinistre de Nantes nous renvoie à une problématique plus générale : face à ce poids de l’histoire, comment faire de l’idée de la francophonie une idée positive et porteuse d’idéaux humanistes tel que le définissait Léopold Sédar Senghor : « La francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. » ? La négritude était ainsi pour Senghor la possibilité d’exprimer l’identité culturelle africaine par le moyen de la langue française, cette idée prenant à revers la violence avec laquelle la langue française avait été imposée en Afrique en faisant d’une réalité historique négative (esclavage, colonisation) une force positive incarnée par la francophonie.

En effet, lorsqu’on regarde l’histoire de la République française coloniale et néo-coloniale jusqu’à aujourd’hui, comment ne pas condamner le fait que la France ait encouragé des actes contraires aux valeurs de 1789 : traite des esclaves, massacre d’anciens combattants pour la France (comme à Madagascar en 1947), soutien de dictatures africaines et exploitation des ressources naturelles de l’Afrique, responsabilité dans le génocide du Rwanda en 1994... ?

Comment concilier l’idéal de la Francophonie, c’est-à-dire cette idée que la langue française incarnerait les valeurs universelles de la révolution française, avec la réalité historique de la République française ?

Une première réponse consisterait à dire que la Francophonie telle qu’elle existe aujourd’hui au travers de ses institutions n’a jamais été à l’initiative de la France mais au contraire à celle de régions francophones tels que le Québec, ou de pays francophones comme le Sénégal. Le mouvement rassembleur de la Francophonie se serait donc réalisé à l’extérieur de la France et en quelque sorte contre elle (exemple de la littérature antillaise francophone avec Aimé Césaire) et la France n’aurait jamais vraiment encouragé un mouvement dont elle n’est pas la fondatrice et qui contrerait ses propres intérêts nationaux. Cela expliquerait l’absence étonnante aux funérailles de L.S. Senghor en 2001 du Président de la République française qui n’a pas estimé nécessaire de se déplacer pour rendre hommage à un ancien député de l’Assemblée Nationale française devenu le premier étranger à entrer à la prestigieuse Académie Française. Senghor n’était-il pas le " bon élève " de la République française en faisant un personnage controversé en Afrique même ? Lui reprocherait-on d’avoir été un des initiateurs du mouvement francophone ? La Francophonie serait donc une sorte de conscience morale critique de la France émergeant des pays exploités par elle dans le passé au nom des valeurs républicaines. Elle serait la voix francophone des opprimés de l’empire colonial et néo-colonial français. Il ne faut ainsi pas chercher à rattacher la Francophonie à la République française puisque la première s’est constituée en dehors de la deuxième, comme une force contraire.

Une deuxième réponse consisterait à dire qu’une nouvelle francophonie reste à inventer c’est-à-dire un mouvement francophone international qui intégrerait davantage la France et les Français dans une idée de réconciliation entre Français et Francophones non français. Cette réconciliation dépend avant tout de la capacité de la France à regarder la vérité en face concernant les périodes sombres de son histoire.

Nantes est précisément la ville qui est allé le plus loin dans cette recherche de vérité historique pour ne pas oublier son sinistre passé. Certains diront que le comblement de la Loire réalisé au vingtième siècle était une façon de cacher les anciennes et sombres activités portuaires qui ont enrichi la ville. Cependant, Nantes est la première ville française à avoir évoquer publiquement l’histoire de la traite des Noirs lors de l’exposition intitulée les anneaux de la mémoire en 1994. L’association les anneaux de la mémoire créée en 1991, a pour objectif de mieux faire connaître l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs conséquences contemporaines afin de promouvoir de nouveaux échanges, équilibrés et équitables, entre nos sociétés d’Afrique, d’Amériques et d’Europe.

Nantes aujourd’hui se présente comme une ville cosmopolite ouverte au monde rayonnant culturellement et artistiquement. Le festival de cinéma des 3 continents faisant connaître le cinéma des pays en voie de développement en est un exemple. Son histoire complexe a fait d’elle une ville pleine de contradictions partagée entre son idéal révolutionnaire et son opportunisme commercial pendant longtemps inhumain, ville bourgeoise et ouvrière à la fois (c’est à Nantes que fut chanté pour la première fois l’Internationale ou que débuta la révolte de mai 1968). Ville d’immigration, c’est dans sa capacité à assumer le poids de son histoire qu’elle pourra se présenter comme une ville francophone où les descendants des colonisateurs et des peuples colonisés pourront vivre harmonieusement.

Il n’en est de même de la France. Cela semblait aller dans ce sens lorsque l’Assemblée nationale a voté le 21 mai 2001 la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité sous l’impulsion de Christiane Taubira-Delannon. Cependant, après le retour de la droite au pouvoir en 2002, la loi votée le 23 février 2005 à l’Assemblée nationale reconnaissant dans les programmes scolaires « le rôle positif de la présence française outre-mer » va complètement en sens inverse, ce qui a provoqué l’indignation des populations immigrées ou d’origine immigrée plus exclues que jamais proclamant l’appel des indigènes de la République en avril 2005 mettant encore davantage en évidence l’échec du modèle d’intégration à la française issu de 1789.

La francophonie à inventer se doit de réconcilier les francophones que l’histoire a malheureusement souvent divisés, par le simple plaisir de pouvoir et vouloir partager une langue commune qui n’a d’autre universalité et ambition que celle de permettre une communication entre des individus issus de paysages culturels différents.

Messages

  • Négrier

    Une mélancolie mal entendue,

    Sourde étouffée,

    Sort vombrissante des tôles du paquebot.

    Une croisière amère sur ce rafiot.

    Indiscret visiteur de fantômes sans lueur,

    J’aperçois dans les yeux ivres,

    Ivres de douleur, l’horreur d’un voyage sans lueur.

    Je ressens sur ma peau

    Leurs cous aciérés,

    Le faible battement de leurs chevilles

    Par les chaînes entravées

    On étouffe à fond de cale, tous entassés.

    Beaucoup sont morts pendant la traversée

    Et quelques autres peu après.

    Quelques chose suinte de l’âme du plancher,

    Un grincement peu orthodoxe,

    Un couinement un peu féroce.

    Une langueur bizarre s’élève

    Chaude, naissante, asphyxiante,

    Doucement vous étreint.

    L’expiration (est ) douloureuse,

    L’expiation (est) douloureuse,

    Alors l’inquiétude s’élève.

    Et j’entends le battement sourd

    Du tam tam des tambours.

    Souvenons-nous de ces marins partis en mer

    Pour une pêche peu ordinaire.

    Direction les Amériques

    Via le centre Afrique .

    Ballottée, par les vagues chahutée,

    L’humaine cargaison

    Servira la colonisation.

    Les gouttes rouillées salées coulent sur la peau

    Sans laisser plus de traces que dans la mémoire collective.

    Déjà l’ombre sur leur peau

    Courent sur les lèvres comme un let-motif.

    Il faut bien vous l’avouer,

    Au musée je visite un NEGRIER.

    Il a traversé les âges, mystérieusement conservé.

    Sa légère restauration, une arrogance, à croire qu’il a encore une utilisation,

    Ou alors juste pour pas oublier !

    Le 04 décembre 2000,