Edito : De l’honneur des individus et des peuples.
Le mois de janvier 2006 a été l’occasion de se souvenir de deux Français qui ont à leur façon marqué la France des années 80. Tout le monde pense naturellement à François Mitterrand décédé il y a 10 ans le 8 janvier 1996, peut-être moins à Daniel Balavoine disparu il y a 20 ans. Quelle lien y a-t-il entre ces deux hommes ?
Celui du journal télévisé de Midi A2 du 19 mars 1980 où le futur président socialiste encravaté et encore peu habitué alors aux apparitions médiatiques se fait voler la vedette contre toute attente par un jeune rebelle aux cheveux longs portant un blouson de cuir qui se révolte en direct pour défendre l’honneur des jeunes en tenant des propos lucides prenant toute leur signification en 2006 dans le contexte français et mondial actuel :
" ce que je peux vous dire c’est que la jeunesse se désespère, elle est profondément désespérée parce qu’elle n’a plus d’appuis, elle ne croit plus en la politique française et moi je pense qu’elle a en règle générale et en résumant un peu, qu’elle a raison, ce que je peux vous dire c’est que le désespoir est mobilisateur et que lorsqu’il devient mobilisateur il est dangereux et que ça entraîne le terrorisme, la bande à Bader et des choses comme ça et ça il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues que les jeunes vont finir par virer du mauvais côté parce qu’ils n’auront plus d’autres solutions " (cliquer ici pour voir ou revoir la colère de Daniel Balavoine face à Mitterrand)
L’artiste citoyen qu’était Daniel Balavoine semble appartenir à une époque révolue. Il était d’une bien autre envergure et d’une bien autre trempe que les stars des banlieues qui se sont improvisées citoyens se sentant soudainement concernés par le vote après les émeutes de novembre 2005.
Les propos tenus par le chanteur Francis Cabrel à propos de Daniel Balavoine sont révélateurs :
" J’aimais ses coups de gueule. Avec lui et Coluche, les jeunes avaient des mecs qui étaient intelligents, incisifs, moqueurs, insolents... Depuis qu’ils ont disparu, le discours politique n’a plus à se méfier de la satire que faisait Coluche, ni de l’analyse froide et déterminée de Balavoine. C’était vraiment deux poings de feu que les politiciens pouvaient craindre. Aujourd’hui, ils ont l’âme plus tranquille pour balancer leurs conneries. Moi, je ne suis pas assez sûr de moi pour les remplacer en quoi que ce soit. Quand je suis devant un micro, je n’ai qu’une envie, c’est de disparaître dans un trou de souris. Renaud, il ne sait pas trop non plus. Goldman, c’est le mec discret aussi. Il ne reste plus que des mecs discrets. Alors qu’il faudrait malgré tout, quelqu’un qui monte au créneau..." (Paroles et Musique n°25, janvier 1990)
Seul l’abbé Pierre semble aujourd’hui être capable de tels emportements, malgré ses 93 ans, comme nous l’a montré la présence inattendue de l’ancien député le 24 janvier à l’Assemblée nationale venu défendre l’honneur des sans logis ou des mal logés par la construction de logements sociaux, menacée selon lui par des " amendements inacceptables " présentés par des députés UMP. Le révolté de l’hiver 1954, fondateur de l’association Emmaüs, a ainsi déclaré à la presse :
" Si je suis là, 50 ans après l’époque où j’étais parmi vous, si je suis venu c’est que se trouve mis en question l’honneur de la France. L’honneur, dans la définition que tout le monde comprend, c’est quand le fort s’applique à aider le moins fort, à aider le faible. "
C’est bien pour aider les plus faibles que le 14 janvier 1986, le chanteur Daniel Balavoine trouvait la mort dans un présumé accident d’hélicoptère, au cours du rallye Paris-Dakar. Cette année-là en effet, le chanteur militant qui avait participé à un concert pour l’Ethiopie à La Courneuve en 1985 et avait monté le projet caritatif "Action Ecole" avec Michel Berger, ne participait pas à la course comme il l’avait fait en 1983 et 1985 en tant que co-pilote, mais la suivait pour étudier un projet d’installation de pompes hydrauliques au Sahel qui aboutira quelques années plus tard, grâce au travail de la fondation portant son nom et animée par sa soeur. Autant dire que l’activisme africain de Balavoine, six ans après son affrontement télévisuel avec Mitterrand, n’allait pas dans le sens des affaires françafricaines mitterrandiennes père & fils...
En triste résonance avec ce drame, vingts ans après, jour pour jour, le 14 janvier 2006, le Paris-Dakar 2006 a allongé sa liste morbide - 47 morts depuis 1979, participants et non-participants inclus - avec la mort d’un garçon de 14 ans heurté par un camion d’assistance au Sénégal. La veille c’est un garçonnet d’une dizaine d’années qui avait été heurté mortellement par un concurrent auto en Guinée.
Quand donc s’arrêtera ce rallye maudit faisant de l’Afrique un terrain de sport pour le bonheur financier des sponsors et pour le plaisir futile des coureurs en quête de gloriole et d’aventure ? Combien faudra-t-il encore de morts pour que cesse cette course qui bafoue l’honneur des peuples africains ?
Au cours du mois de janvier 2006, c’est bien l’honneur des individus et des peuples opprimées par l’histoire qui semble s’être exprimé.
Tout d’abord l’honneur des Amérindiens qui ont intronisé le 21 janvier Evo Morales " chef suprême des Indiens des Andes " au cours d’une cérémonie religieuse rendant honneur à la Terre dans les ruines pré-incas de Tiwanaku, situées non loin du lac sacré Titicaca. Evo Morales est le premier Amérindien élu à la présidence de la Bolivie, serrant sans complexe la main des grands chefs d’Etat du monde sans porter la cravate et habillé d’un blouson en cuir !
Ensuite l’honneur des femmes du monde entier avec l’élection de Michelle Bachelet à la présidence du Chili, le dimanche 15 janvier, devenant la première femme élue au suffrage universel à la tête de son pays, ainsi qu’en Amérique du Sud et l’investiture le 16 janvier de la nouvelle présidente du Libéria Ellen Johnson Sirleaf devenant la première femme chef d’Etat élue en Afrique.
Elles rejoignent le cercle réduit des femmes chefs d’Etat dans le monde qui sont au nombre de 6 avec Tarja Halonen élue en février 2000 présidente de la République de la Finlande, devenant la première femme chef de l’Etat finlandais, la vice-présidente Gloria Arroyo nommée chef d’Etat des Philippines en janvier 2001 à la place du président Joseph Estrada, destitué pour corruption, Mary McAleese élue en octobre 1997 présidente de la République d’Irlande et réélue le 1er octobre 2004 et enfin Vaira Vike-Freiberga, présidente de la Lettonie, première femme élue chef d’Etat en Europe de l’Est et investie dans ses fonctions en juillet 1999. A cette liste peut s’ajouter l’élection en novembre 2005 de la première chancelière d’Allemagne Angela Merkel.
Dans ce contexte de prise de pouvoir - toute relative - des femmes, la candidature aux élections présidentielles françaises de 2007 de la socialiste Ségolène Royal - voire l’élection - ne ferait-elle pas honneur à la France ?
Enfin d’une part l’honneur de toutes les victimes des guerres et des crimes contre l’humanité avec l’hommage rendu par la Chine au vétéran repenti japonais Shiro Azuma ayant participé au massacre de Nankin de 1937 et décédé le 3 janvier dans un contexte diplomatique sino-japonais de plus en plus tendu (cliquer ici pour un article de l’AFI sur ce sujet) et d’autre part l’honneur des victimes du colonialisme, du néo-colonialisme et de l’esclavage avec la volonté de Jacques Chirac exprimée le 25 janvier, cherchant probablement à sauver la fin de son deuxième mandat, de supprimer la mention du " rôle positif " de la colonisation française dans la loi de février 2005 et la décision du président français le 30 janvier de créer une date de commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai, rappel symbolique de la loi du 10 mai 2001 par laquelle la France reconnaissait la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
Ainsi, au vu de ces événements du début de l’année 2006, qu’est-ce qui importe à l’AFI ? De s’emporter contre tout ce qui porte atteinte à l’honneur de l’humanité !








