Dialogue anglo-francophone par Wole Soyinka
Wole soyinka, prix nobel de littérature en 1986, est né au Nigéria. il est aujourd’hui président du parlement des écrivains et vit en exil. Dans son roman docu-fiction, en grande partie autobiographique, Ibadan, les années pagailles, son héros Maren fait un court séjour à Paris et y rencontre un africain "francophone" originaire du Cameroun britannique... Je vous transcris leur dialogue sur le français, les Français et l’image qu’ils en ont... Un texte anglophone dans les textes de référence francophones, c’est un peu osé mais la pertinence de l’impertinence des propos de Maren (Wole Soyinka) m’a plu et renvoit à quelques traits de caractères des Français qui ne me semblent pas si infondés...
Vous ne parlez pas français, c’est dommage.
Evidemment que c’est dommage. J’aimerais pouvoir parler toutes les langues du monde. Ce serait merveilleux de pouvoir se trouver n’importe où sur la planète et de converser avec les gens du pays.
Non, vous ne comprenez pas. Le français, c’est différent. Si vous ne parlez pas français, le Français vous regarde d’un air de dire : « quel sauvage ! » Pour se faire reconnaître comme civilisé, vous devez parler français.
Dans ce cas-là, je vais rester un barbare, un sauvage. Ça veut dire « savage », non ?
Ha, ha ! tu vois, mon vieux, tu parles français. Je vais t’aider à t’inscrire à l’Alliance Française ; ça va ? Dans trois mois...
Ecoute : un, je n’ai pas d’argent à dépenser pour ton Alliance ; et deux, si j’en avais, je le dépenserais pour autre chose. Vraiment, vous les francophones, vous êtes pire que les Français quand il s’agit de la langue. Mais qu’est ce que ça représente pour vous ?
Mais le français, c’est la civilisation. Même le reste de l’Europe admet ça. Etre français, c’est être cultivé. Crois-moi si tu ne parles pas français, le Français ne te considère pas comme cultivé.
Est-ce que le Français parle Yorouba ?
Comment ?
Yo-rou-ba ! Tu ne connais pas ? Est-ce que ton Français parle ma langue ? Est-ce qu’il parle la tienne ?
Ah non, sois sérieux. Pourquoi est-ce que les français parleraient ma langue ?
Pour la même raison que tu espère me voir parler la leur. Ecoute, tu fais tes études ici, tu dois apprendre leur langue, c’est normal ? mais moi ? je ne suis qu’un oiseau de passage. Dans trois mois au maximum je rentre au pays. Je vais apprendre les quelques expressions dont j’ai besoin pour me débrouiller, mais ne viens pas me dire que le français, c’est la culture. Quelle sottise ! d’abord est-ce que tu connais la culture Yorouba ?
Ce n’est pas la bonne attitude, mon ami.
Non, c’est toi qui n’as pas la bonne attitude. En Angleterre, tu ne verras jamais un étudiant noir ou un travailleur noir qui raconte que la culture britannique est supérieure aux autres. C’est impossible. Vraiement , les Français, je ne sais pas ce qu’ils vous ont fait, à vous leurs coloniaux.
Les Britanniques savent que la culture française est la seule culture, ils ne peuvent pas vous apprendre autre chose, à vous leurs coloniaux. Ce serait un enseignement faux.
Tu veux que je te dise en quoi le Français en tout cas le Parisien, est supérieur à tout le monde ?
Ah ! Tu reconnais...
La rapacité, l’avidité. La rapacité pure, calculée, méchante, impitoyable, inhumaine. Et puis autre chose. Tu te trompes. Le Français moyen comprend parfaitement le yorouba.
Comment ?
Cet après midi, j’ai regardé mes poches. Tous ce que je pouvais m’offrir, c’était un verre de vin ou de lait. Non pour être exact, deux verres de vin ou un verre de lait, puisque le lait est plus cher que le vin en France. Ce à quoi j’applaudis normalement. Alors je suis entré dans un bar et j’ai pris un verre de lait. Crois-moi ou pas, le barman voulait garder la monnaie.
Comme pourboire ?
Comme rapacité ! Pure rapacité ! comment, en me voyant... regarde mes espadrilles, elles ont rendu l’âme lorsque j’ai du marcher... tu te rappelles, je t’ai raconté ça, depuis les Champs Elysées jusqu’à la cité universitaire ; aucune chaussure de toile et de corde ne peut survivre à ce genre de marche forcée. Ces trucs bon marché, ça n’est fait que pour flâner d’un café à l’autre de la rive gauche, et à condition d’éviter l’équipe d’arroseur du matin qui envoient de l’eau partout...
Il n’y a qu’à Paris qu’on voit ça. Il n’y a qu’à Paris que même les rues ont droit à un bain tous les matins. Quelle belle ville !
D’accord, je reconnais que là, tu as raison. Quand même, on ne peut pas dire que les rues de Londres soient sales ; mais les Anglais prennent moins de bains que les rues de Paris. Nous, les africains, là on a un problème. Beaucoup de propriétaires n’arrivent pas à comprendre qu’il y a des êtres humains qui ont l’habitude de prendre un bain tous les jours, quelquefois deux. Ils croient qu’on est malade ou bien qu’on se frotte pour devenir blancs. La peau de l’Anglais ne connaît pas l’eau plus d’une fois par semaine.
Ah, les Français non plus. Mais nous avons de ces parfums en France ! et les femmes sont d’un chic ! tu sais, je crois que la femme Française, elle prend autant de bains que les africains. Mais les hommes, ça, je ne crois pas. Eux, c’est comme ci comme ça.
Ah ! tu m’as fais perdre le fil de mon histoire...
Tes espadrilles. Tu sais, tu vas savoir bien parler français. Fais un petit effort et ton français va devenir respectful.
Tu veux dire respectable, pas respectful. Tu vois, tune parles même pas anglais correctement. Et tu viens du Cameroun britannique. Tu n’as pas honte ? bon, revenons à mon histoire ; tu vas voir pourquoi je suis de si bonne humeur et que j’arrive à tolérer tes idées stupides. Regarde-toi donc. Non regarde toi comme il faut. Et regarde moi. On n’est pas particulièrement impressionnants tous les deux.
Ah oui. On traverse un moment difficile.
Bon, imagine que tu entres dans un bar. Moi, je suis derrière le comptoir et je te vois arriver. Je me dis : voilà un pauvre type qui ne pourra sans doute pas se payer à manger ce soir ? Tu es d’accord ?
Ah, ça oui.
Bon, donc tu entres dans le café et tu commandes un verre de lait. Oui, du lait. Je déteste le lait, mais je n’ai pas le choix parce que je n’ai pas mangé depuis deux jours, et il faut que je prenne quelque chose. Et le lait est plus nourrissant que le vin. Encore que je sois prêt à mettre ça en doute quand tu voudras, mais un homme affamé ne discute pas les affirmations médicales de base. Donc, je sors ma toute dernière pièce et je commande mon verre de lait. D’où sortira mon prochain repas ? je laisse ça entre les mains des dieux. Je paie le barman. Il prend ma dernière pièce au monde, l’enregistre, la met dans la caisse, sort mes quelques centimes de monnaie et les jette dans ce bocal vorace qu’il ont tous sur les comptoir pour y mettre les pourboires.
Et alors ?
Et alors ? tu ne comprends pas ? je ne lui ai pas dis : « Gardez la monnaie. » D’abord, je ne sais pas comment on dis « gardez la monnaie » en français. Et même si je le savais, je n’aurais pas dis une chose aussi idiote. Et même si j’avais été assez idiot pour le dire, un être humain doué de la moindre sensibilité m’aurait jeté un coup d’œil et me l’aurait rendue, et pas seulement la monnaie mais la pièce. Mais ne parlons pas de ça. L’important, c’est que je ne lui ai pas dit de garder la monnaie.
Mais, mon vieux, la monnaie c’est automatiquement pour le serveur.
J’ai exigé qu’il me la rende. Il m’a regardé comme s’il n’avait pas compris. J’ai répété : « ma monnaie, je veux ma monnaie, rendez-moi ma monnaie tout de suite.’ Il n’a pas répondu. Alors, je me suis mis à lui lancer des malédictions en yorouba. J’ai commencé par ses ancêtres, puis je suis passé à sa femme. Lorsque je suis arrivé à ses maudits rejetons, y compris ceux qu’il n’a pas encore faits, il a brusquement perdu son air supérieur détaché, il a attrapé le bocal et il l’a flanqué sur le comptoir devant moi. Il a marmonné quelques mots et j’ai supposé qu’il m’invitait à reprendre ma monnaie. C’est ce que j’ai fait.
Attention, mon ami, il aurait très bien pu appeler la police.
Et pourquoi ? j’étais dans mon droit.
Les gendarmes sont racistes. Ce n’est pas leur problème, ils vont t’arrêter parce que tu troubles l’ordre public. Et crois-moi, surtout si tu ne sais pas parler français...
Non, je ne parle pas français, et j‘ai juré de ne jamais apprendre cette langue, vu l’arrogance et la prétention de ses propriétaires. Sans oublier leur rapacité.
Ibadan, les années pagailles de Wole Soyinka traduit de l’anglais (Nigéria) par Etienne Galle
Actes Sud - 1997






