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CHAKA par Léopold Sédar Senghor

 
Date de publication : 14 juin 2006 par Eric Paye

Dans son recueil "Ethiopiques" paru en 1956, Leopold Sedar Senghor en dédiant ce poème aux martyrs bantous de l’Afrique du Sud aborde très clairement la question politique des relations entre colonisateur et colonisé. Préférent une référence plus "politiquement correcte" au guerre de conquète de l’Afrique du Sud de la première moitié du XIXème siècle, Senghor expose à mot couvert les tensions "interieures" des meneurs des luttes indépendantistes alors en pleine activité.

Voici le texte intégral du chant I entre Chaka et "la voix blanche".

Poème dramatique à plusieurs voix

Aux martyrs bantous de l’Afrique du Sud

CHANT I (sur fond sonore de tam-tam funèbre)

LA VOIX BLANCHE

Chaka, te voilà comme la panthère ou la hyène à-la-mauvaise-gueule

A la terre clouée par trois sagaies, promis au néant vagissant.

Te voilà donc à ta passion. Ce fleuve de sang qui te baigne, qu’il te soit pénitence.

CHAKA (visage calme)

Oui me voilà entre deux frères, deux traites deux larrons

Deux imbéciles hâ ! non certes comme l’hyène, mais comme le lion d’Ethiopie tête debout.

Me voilà rendu à la terre. Qu’il est radieux le Royaume d’enfance !

Et c’est la fin de ma passion.

LA VOIX BLANCHE

Chaka tu trembles dans l’ultime Sud et le soleil éclate de rire au zénith.

Obscur dans le jour ô Chaka, tu n’entends pas le hautbois des palombes.

Rien que la lame claire de ma voix qui te transperce les sept cœurs.

CHAKA

Voix voix blanche de l’Outre-mer, mes yeux de l’intérieur éclairent la nuit diamantine.

Il n’est pas besoin du faux jour. Ma poitrine est le bouclier contre quoi se brise ta foudre.

C’est la rosée de l’aube sur le tamarins, et mon soleil s’annonce à l’horizon de verre.

J’entends le roucoulement méridien de Nolivé, j’exulte dans l’intime des mes os.

LA VOIX BLANCHE

Hâ-hâ-hâ-hâ ! Chaka, c’est bien à toi de me parler de Nolivé, de ta bonne-et-belle fiancée

Au cœur de beurre des yeux de pétales de nénuphar, aux paroles douces de source.

Tu l’as tuée la Bonne-et-belle, pour échapper à ta conscience.

CHAKA

Hê ! que parles-tu de science ?...

Mais si, je l’ai tuée, tandis qu’elle contait les pays bleus Je l’ai tuée oui ! d’une main sans tremblement.

Un éclair d’acier fin dans le buisson odorant de l’aisselle.

LA VOIX BLANCHE

Tu avoues donc Chaka ! avoueras-tu les millions d’hommes pour toi exterminés

Des régiments entiers des femmes lourdes et des enfants de lait ?

Toi, le grand pourvoyeur des vautours et des hyènes, le poète du vallon de la mort.

On cherchait un guerrier, tu ne fut qu’un boucher.

Les ravins sont torrents de sang, la fontaine source de sang

Les chiens sauvages hurlent à la mort dans les plaines où plane l’aigle de la mort.

O Chaka toi zoulou, toi plus-que-peste et feu roulant de brousse !

CHAKA

Une basse-cours cacardante, une sourde volière de mange-mil oui !

Oui des cent régiments bien astiqués, velours peluché aigrette de soie, luisant de graisse comme cuivre rouge.

J’ai portée la cognée dans ce bois mort, allumé l’incendie dans la brousse stérile

En propriétaire prudent. C’étaient cendres pour les semailles d’hivernage.

LA VOIX BLANCHE

Comment ? pas un mot de regret...

CHAKA

On regrette le mal.

LA VOIX BLANCHE

Le plus grand mal, c’est de voler la douceur des narines.

CHAKA

Le plus grand mal, c’est la faiblesse des entrailles.

LA VOIX BLANCHE

La faiblesse du cœur est pardonnée.

CHAKA

La faiblesse du cœur est sainte... Ah ! Tu crois que je ne l’ai pas aimée

Ma négresse blonde d’huile de palme à la taille de plume

Cuisse de loutre en surprise et de neige du Kilimandjaro

Seins de rizières mûres et de collines d’acacias sous le Vent d’Est.

Nolivé aux bras de boas, aux lèvres de serpent-minute

Nolivé aux yeux de constellation - point n’est besoin de lune pas de tam-tam

Mais sa voix dans ma tête et le pouls fiévreux de la nuit !... Ah ! Tu crois que je ne l’ai pas aimée !

Mais ces longues années, cet écartèlement sur la roue des années, ce carcan qui étranglait toute action

Cette longue nuit sans sommeil... j’errais cavale du Zambèze, courant et ruant aux étoiles

Rongée d’un mal sans nom comme un léopard sur le garrot.

Je ne l’aurais pas tuée si moins aimée. Il fallait échapper au doute

A l’ivresse du lait de sa bouche, au tam-tam lancinant de la nuit de mon sang

A mes entrailles de laves ferventes, aux mines d’uranium de mon cœur dans les abimes de ma négritude

A mon amour Nolivé Pour l’amour de mon peuple noir.

LA VOIX BLANCHE

Ma parole Chaka, tu es poète... ou beau parleur... un politicien !

CHAKA

Des courriers m’avaient dit : « Ils débarquent avec des règles, des équerres des compas des sextants

« l’épiderme blanc les yeux clairs, la parole nue et la bouche mince

« le tonnerre sur leurs navires Je devins une tête un bras sans tremblement, ni guerrier ni boucher

Un politique tu l’as dit - je tuais le poète - un homme d’action seul

Un homme seul et déjà mort avant les autres, comme ceux que tu plains. Qui saura ma passion ?

LA VOIX BLANCHE

Un homme intelligent qui a des oublis singuliers. Mais écoute Chaka et te souviens.

La voix du devin Issanoussi (lointaine)

Réfléchis bien Chaka, je ne te force pas : je ne suis qu’un devin un technicien

Le pouvoir ne s’obtient sans sacrifice, le pouvoir absolu exige le sang de l’être le plus cher.

Une voix (Comme de chaka, lointaine)

Il faut mourir en fin, tout accepter...

Demain mon sang arrosera ta médecine, comme le lait la sécheresse du couscous.

Devin disparais de ma face ! on accorde à tout condamné quelques heures d’oubli.

CHAKA (il se réveille en sursautant)

Non non voix blanche, tu le sais bien...

LA VOIX BLANCHE

Que le pouvoir fut bien ton but...

CHAKA Un moyen...

LA VOIX BLANCHE

Tes délices...

CHAKA

Mon calvaire. Je voyageais dans un songe tous les pays aux quatre coins de l’horizon soumis à la règle, à l’équerre et au compas

Les forêts fauchées les collines anéanties, vallons et fleuves dans les fers.

Je voyais les pays aux quatre coins de l’horizon sous la grille tracée par les doubles routes de fer

Je voyais les peuples du sud comme une fourmilière de silence

Au travail. Le travail est saint, mais le travail n’est plus le geste

Le tam-tam ni la voix ne rythment les gestes des saisons.

Peuples du sud dans les chantiers, les ports les mines les manufactures

Et le soir ségrégés dans les kraals de la misère

Et les peuples entassent des montagnes d’or noir d’or rouge - et ils crèvent de faim.

Et je vis un matin, sortant de la brume de l’aube, la forêt des têtes laineuses

Les bras fanés le ventre cave, des yeux et des lèvres immenses appelant un dieu impossible.

Pouvais-je rester sourd à tant de souffrances bafouées ?

LA VOIX BLANCHE

Ta voix est rouge de haine Chaka...

CHAKA

Je n’ai haï que l’oppression...

LA VOIX BLANCHE De cette haine qui brule le cœur. La faiblesse du cœur est sainte, pas cette tornade de feu.

CHAKA

Ce n’est pas haïr d’aimer son peuple.

Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression

De fraternité sans égalité. J’ai voulu tous les hommes frères.

LA VOIX BLANCHE Ta as mobilisé le Sud contre les blancs

CHAKA

Ah ! te voilà Voix Blanche, voix partiale voix endormeuse.

Tu es la voix des forts contre les faibles, la conscience des possédants de l’Outre-mer.

Je n’ai pas haï les Roses-d’oreilles. Nous les avons reçus comme les messagers des dieux

Avec des paroles plaisantes et des boissons exquises.

Ils ont voulu des marchandises, nous avons tout donné : des ivoires de miel et des peux d’arc-en-ciel

Des épices de l’or, pierres précieuses perroquets et singes que sais-je ?

Dirais-je leurs présents rouillés, leurs poudreuses verroteries ?

Oui en apprenant leur canons, je devins une tête La souffrance devint mon lot, celle de la poitrine et de l’esprit.

LA VOIX BLANCHE

La souffrance acceptée d’un cœur pieux est rédemption...

CHAKA

Et la mienne dut acceptée...

LA VOIX BLANCHE

D’un cœur contrit...

CHAKA

Pour l’amour de mon peuple noir.

LA VOIX BLANCHE

L’amour de Nolivé et des couchés du Vallon-de-la-Mort ?

CHAKA

Pour l’amour de ma Nolivé. Pourquoi la répéter ?

Chaque mort fut ma mort. Il fallait préparer les moisson à venir

Et la meule à broyer la farine si blanche des tendresses noires.

LA VOIX BLANCHE

Il sera beaucoup pardonné à qui aura beaucoup souffert...

Dans le second chant, la « voix blanche » a disparu. Chaka, à la faveur de la nuit qui vient, repense à celle qu’il a aimée. Le choeur et le coryphée accompagnent cette méditation douloureuse qui s’élargit bientôt à une dimension mythique car, progressivement, la nuit africaine et la femme se confondent. C’est à une nouvelle aube qu’aspire alors Chaka, redevenu le poète, et qui verra apparaître « le soleil du monde nouveau ». Puis, il« s’affaisse doucement : il est mort ».
 

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