Afrique : quelle (s) énergie (s) pour le développement durable ?
Abdou Diouf, le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, a inscrit le Xe Sommet de la Francophonie qui s’est tenu en novembre 2004 à Ouagadougou, au Burkina Faso, sous le thème suivant : « La Francophonie : un espace de solidarité pour un développement durable ». Il déclare ainsi : Le développement ne peut être durable si les gouvernements ne créent pas un environnement économique favorable. Mais au-delà des beaux discours, ce concept de développement durable n’est-il pas illusoire ?
La notion de développement durable :
Le processus de développement économique tel qu’il a été conçu aux années 50, fait place à celui de développement durable. En effet, les acteurs du développement utilisent cette notion pour désigner toute démarche qui tend à faire reculer la pauvreté et les inégalités sans détérioration de l’environnement. Cette nouvelle approche concilie environnement et développement. Mais comme le souligne G.RIST, dans « Le développement. Histoire d’une croyance occidentale », une double grille de lecture apparaît.
Dans un premier temps, le développement durable préconise un volume de production supportable pour l’écosystème, ensemble des milieux naturels ou anthropiques, et surtout qui puisse être envisagée dans la longue durée.
Dans un second temps, le développement durable sous-entend le fait que les pays du Sud souffrent d’un développement non-durable, et qu’il faut faire durer la croissance qui entraînera un développement à un rythme soutenu.
Croissance et production sont les deux chevaux de Troie du développement durable. En économie, ces deux concepts sont liés.
Développement durable et croissance économique :
La croissance économique désigne le processus d’augmentation continue du volume de la production. Elle ne s’accompagne pas seulement d’un accroissement des volumes, mais aussi d’une diversification illimitée. C’est un processus irréversible, qui constitue une condition nécessaire pour une amélioration du niveau de vie d’une population. Historiquement, ces phases d’accroissement du volume de production correspondent aux révolutions industrielles. Théoriquement, les libéraux ont utilisé la croissance comme moyen de vaincre la rareté. Pour eux, la croissance économique fourni les bases d’une amélioration du niveau de vie, aussi bien qualitativement que quantitativement. (Tous les besoins sont satisfaits). Cette vision a longtemps été dominante dans toutes les politiques économiques menées dans les pays industrialisés. L’industrialisation a été le corollaire de ce type de politique.
Cependant, si on reste dans une approche économique, la croissance a un coût, ensemble de dépenses et de charges associées à la production des biens, selon GODARD.O dans la revue Problèmes économiques ( n°2596, du 23 décembre 1998, pp. 1-4). En effet, la concentration de dioxyde de carbone est 25 fois supérieure à celle du début de la première révolution industrielle ; l’utilisation d’un gaz comme le fréon détruit la couche d’ozone. Les exemples sont nombreux. Tout se passe comme si à un certain degré de croissance, l’activité économique tend à avoir des répercussions négatives sur son aire de production. Ce qui empêcherait sa propre existence. La croissance peut donc conduire à une élimination de l’activité économique (et sociale) qui l’a générée.
La croissance nécessite une consommation et utilisation d’énergie, système matériel capable de produire du travail. Les choix énergétiques ont toujours été déterminants, car selon J.M CHEVALIER, P. BARBERT et L.BENZONI, la révolution industrielle reposait sur l’exploitation organisée du charbon. Et concernant les pays du Sud, ces auteurs montrent que la consommation d’énergie dans ces pays est dix fois plus faible que celle des pays du Nord. Mais d’après le 16ème Conseil Mondial de l’Energie si la consommation d’énergie par habitant demeurait stable, la consommation totale serait multipliée par 1,4, sur une base de 8,5 milliards d’habitant en 2025. Les principales raisons de cette augmentation serait une forte urbanisation et un grossissement du parc automobile.
Développement durable et pauvreté :
L’éradication de la pauvreté est l’un des objectifs (avec celui de croissance) des politiques de développement durable. C’est un phénomène permanent dans les pays du Sud. L’analyse de la pauvreté a toujours été tournée vers la pauvreté monétaire, caractérisée par un faible revenu, et une insuffisance matérielle. On a pu identifier plusieurs types de pauvreté : celles relatives à la santé, à l’éducation, à l’alimentation. Quant à la pauvreté « énergétique », elle correspond à une sous-utilisation des capacités énergétiques, mal-utilisation de l’énergie, ou simplement à un non-accès aux sources d’énergie nécessaires à une amélioration des conditions d’existence. Cette pauvreté s’inscrit dans le cadre du développement durable, dans la mesure où dans les pays du Sud l’utilisation du bois, source d’énergie, masque, par exemple, une déforestation et détérioration de la santé des individus, bien que l’usage d’énergie est nécessaire à une croissance économique. Cette déforestation explique à son tour l’exode rural dans ces pays. La consommation énergétique doit à ce titre être prise en compte.
Le développement durable : un mythe ?
Dans le cadre du développement durable, une croissance soutenue est-elle (théoriquement) souhaitable ? La croissance économique implique des coûts aussi bien pour les individus que pour l’environnement. A ce titre, une croissance économique peut-elle être durable ? Autrement dit, la production supportable par notre environnement, correspond-t-elle à la croissance nécessaire aux pays du Sud ? Comment en science économique durabilité et croissance sont envisagées, à travers des concepts comme la rareté ? Pratiquement, la situation démographique entamée dans les pays du Sud est celle de l’accroissement, indépendamment des politiques de développement durable. Cet accroissement démographique entraîne une augmentation de la consommation d’énergies. L’application des politiques du développement durable préconisant une baisse de cette consommation, afin de sauvegarder l’environnement, ne risquent-elles pas d’empêcher toute croissance économique dans ces pays ? Rappelons au passage que le développement économique des pays du Nord s’est réellement effectué sur une industrialisation, « une maîtrise de la nature », sur le progrès. Peut-on alors interdire aux uns ce que d’autres ont fait pour se développer ?
Le développement durable n’est-il pas seulement un concept flou, caractérisé par des contradictions internes, à l’image du capitalisme ?
Quelle réalité économique et sociale y a-t-il derrière ce concept ( car même si on essayait de contrôler la consommation d’énergie dans les villes africaines, la production nécessaire pour permettre l’existence de ces citadins en souffrirait) ?
Le développement durable ne serait-il pas un mythe, destiné à accentué cyniquement les disparités entre les régions du monde ?
BIBLIOGRAPHIE
J-D. LECAILLON et al., Economie contemporaine, De Boeck Université, 2001.
J-M. CHEVALIER et al, Economie de l’énergie, DALLOZ, 1986.
J-P. OLSEM, L’énergie dans le monde : stratégies face à la crise, 2ème édition, HATIER, 1984.
J-M. HARRIBEY, Le développement soutenable, ECONOMICA, 1998.
P.CABIN (coordonnée par),L’économie repensée, Editions Sciences Humaines, 2000.
H. DOMENACH, et M. PICOUET, Population et environnement, PUF, QSJ, avril 2000.
P. CAHUC, La nouvelle microéconomie, Repères, LA DECOUVERTE, 2001 .






